CRITIQUE DE SÉRIE – Certains films arrivent avec cette impression de danger feutré qui laisse penser qu’ils peuvent soit devenir une vraie grande œuvre, soit se perdre dans le luxe un peu ivre de leur propre intelligence. Le Mage du Kremlin avance précisément sur cette ligne : c’est fascinant, glacialement actuel, et parfois tellement amoureux de sa propre virtuosité politique que le film manque presque d’oublier qu’il doit aussi exister comme cinéma. Assayas réussit malgré tout à happer le regard, même si l’ensemble agit parfois moins comme un drame que comme un poison servi dans du velours.
Premier long métrage en langue anglaise d’Olivier Assayas, Le Mage du Kremlin possède une puissance d’attraction difficile à nier – et il serait étrange qu’il en soit autrement, compte tenu du sujet qu’il prend à bras-le-corps, l’une des histoires de pouvoir les plus troubles de l’époque récente. En racontant de biais l’ascension de Vladimir Poutine, le film suit aussi l’apprentissage faustien du stratège placé à ses côtés, ici rebaptisé Vadim Baranov et incarné par Paul Dano. Sa faiblesse la plus visible tient au fait que cette matière très dense se laisse trop souvent engloutir par les dialogues et l’exposé, qu’ils soient historiques, politiques ou philosophiques.
Pouvoir, vanité et sueur froide
Après Carlos et Wasp Network, Assayas retrouve un terrain qui lui convient manifestement, et son adaptation du best-seller publié en 2022 par Giuliano da Empoli recompose la Russie des années 1990 et 2000 avec ampleur, panache et sens du détail. Le film s’appuie aussi sur plusieurs performances marquantes, notamment celle de Jude Law en Poutine, même si Paul Dano glisse parfois un peu trop visiblement vers l’affectation. Comme grande fresque des coulisses du pouvoir, Le Mage du Kremlin impose sa présence avec autorité, même s’il agit souvent davantage comme un docudrame élégant et fonctionnel que comme un sortilège de cinéma pleinement vivant. Ce mélange particulier devrait lui permettre de trouver, après sa présentation en compétition à Venise, un public de niche haut de gamme, tout en dessinant probablement la limite de sa portée au-delà du cercle cinéphile habituel d’Assayas.
Son coscénariste est Emmanuel Carrère, l’écrivain-cinéaste de Between Two Worlds, qui documente depuis longtemps les métamorphoses brutales de la Russie. Le carton d’ouverture précise qu’il s’agit d’« une œuvre originale de fiction », mais, comme dans le roman de da Empoli, on reconnaît sans peine le portrait détourné de Vladislav Sourkov, conseiller de Poutine durant deux décennies et souvent présenté comme « l’architecte du système politique russe ». Ici, il devient Vadim Baranov, que le narrateur du film, Jeffrey Wright, présente comme un homme dont l’effacement hors du pouvoir n’a fait que renforcer la légende.
De la datcha au Kremlin, il n’y a que quelques décisions sales
L’histoire commence en 2019, avec Wright dans le rôle d’un écrivain américain venu en Russie préparer un livre sur Evgueni Zamiatine, dont le roman dystopique des années 1920, Nous autres, disséquait déjà avec une lucidité troublante la mécanique totalitaire. Il est rapidement convoqué dans la datcha de Baranov, lui aussi admirateur de Zamiatine, et celui-ci entreprend alors de lui dérouler sa vie avec un luxe de détails presque clinique. Le film remonte ensuite aux années qui suivent la glasnost, quand la société russe, et surtout sa jeunesse, découvre brusquement le goût de la liberté, période d’ivresse parfaitement condensée dans une soirée avant-punk déchaînée où le Baranov encore maladroit rencontre Ksenia, la figure énigmatique, cynique et nerveuse jouée par Alicia Vikander, d’abord aperçue dans une performance de dominatrice rock.
Les deux deviennent amants, avant qu’elle ne le quitte plus tard pour le flamboyant entrepreneur Dmitri Sidorov, interprété par Tom Sturridge avec un aplomb charismatique dans un rôle nourri de la figure bien réelle de Mikhaïl Khodorkovski. Pendant ce temps, Baranov passe du théâtre d’avant-garde à la télévision trash, où la règle fondatrice tient en une seule ligne : surtout, ne jamais être ennuyeux. C’est ensuite auprès du magnat des médias Boris Berezovski qu’il devient homme-clé, dans un univers où la manipulation télévisuelle suffisait à maintenir au pouvoir un Boris Eltsine déjà vacillant.
Mais le Kremlin a besoin d’un nouveau visage, de préférence un homme qui ne menace pas non plus l’influence de Berezovski, et celui-ci, avec Baranov, se tourne alors vers le patron du FSB, Vladimir Poutine, avec l’idée d’en faire un candidat docile. Poutine feint d’abord l’hésitation, accepte ensuite – puis montre dans le même mouvement qu’il n’a rien d’une marionnette. Pendant une bonne partie du film, les pouvoirs supposés de Baranov restent d’ailleurs assez abstraits, en dehors de cette capacité glaciale à parler au pouvoir sans jamais ciller.
Le cynisme aussi se taille sur mesure
La méthode finit pourtant par se dévoiler : il rassemble des factions excentriques et contradictoires, depuis des bandes de motards extrémistes jusqu’au Parti national-bolchevique conduit par la vedette littéraire Édouard Limonov, avant de transformer tout cela en « opposition officielle » parfaitement manipulable. C’est aussi lui qui met en place la logique des fermes à trolls russes, cette stratégie numérique destinée à maintenir l’Occident dans un brouillard permanent. Le scénario déborde d’événements et de chocs idéologiques, et Assayas le tient grâce à une mise en scène vive, élégante, soutenue par une mise en place visuelle somptueuse qui capte à la fois le ton d’une société en mutation et l’explosion soudaine des excès capitalistes.
Malgré cela, le film ne devient jamais tout à fait une véritable étude de personnage, même si Dano accompagne très bien la trajectoire de Baranov, du jeune homme de contre-culture au bureaucrate choyé, ivre de sa propre intelligence. L’acteur sait le rendre fragile un instant puis démoniaque de froideur l’instant d’après, mais cette retenue soyeuse finit parfois par virer à une affectation dont l’ombre de John Malkovich n’est jamais très loin. La glamour girl désabusée de Vikander évoque souvent moins une énigme russe crédible qu’une jeune bourgeoise britannique qui s’ennuie – d’autant que tant d’accents restent franchement anglais -, si bien qu’elle dépasse rarement le stade de l’image brillante plus que celui du personnage accompli.
Les performances les plus solides viennent plutôt de Will Keen et Jude Law : le premier compose un Berezovski nerveux, louche et constamment agité, tandis que le second fait de Poutine une figure plus inquiétante qu’un simple bureaucrate, un mélange de fonctionnaire au regard mort et d’instinct politique brut, bouillonnant d’une rage à peine contenue contre ses adversaires et contre l’histoire elle-même.
-Gergely Herpai « BadSector »-
Le Mage du Kremlin
Direction - 8.2
Acteurs - 7.6
Histoire - 8.4
Visuels/Musique/Sons - 7.4
Ambiance - 7.8
7.9
BON
Le Mage du Kremlin est bien plus fort quand il cesse d’expliquer le pouvoir pour montrer comment il contamine tout ce qu’il touche - les êtres, les institutions, la mémoire et jusqu’à l’histoire. Ce n’est pas un film irréprochable, parce qu’il parle parfois trop, admire un peu trop sa propre intelligence et laisse trop rarement ses personnages respirer. Mais dès que le Poutine glacé de Jude Law s’emboîte dans ce cauchemar politique gainé de soie, Assayas signe un film qui s’incruste très sale dans la tête.



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