Mixtape – Des ados en roue libre

TEST – Mixtape est exactement le genre de jeu qui pousse soit à se laisser emporter par sa vague de nostalgie adolescente américaine des années 90, soit à lever les yeux de l’écran toutes les cinq minutes pour se demander: mais qu’est-ce que c’est encore que ça? Le deuxième jeu de Beethoven & Dinosaur n’est pas un simple jeu d’aventure, mais une cassette d’ambiance, un fantasme adolescent, un album de souvenirs interactif et un trip initiatique légèrement incontrôlable à la fois. Il est parfois touchant, parfois maniéré, parfois vraiment brillant, et parfois il donne l’impression qu’un film indépendant de trois heures a été forcé, de temps en temps, à devenir un jeu vidéo.

 

Il y a Cassandra, Van Slater et Stacey Rockford, trois adolescents de Blue Moon Lagoon, une petite ville californienne, qui s’apprêtent à vivre leur dernière soirée ensemble avant le départ de Stacey pour New York. En surface, c’est simple: des amis, un adieu, de la musique, de l’alcool, une fête, du drame adolescent et ce moment étrange où l’on est encore enfant, tout en voulant désespérément se convaincre que l’on est déjà adulte. Mixtape, pourtant, refuse d’en rester là: chaque souvenir devient un mini-jeu, chaque émotion se transforme en clip vidéo, chaque exagération adolescente devient une scène jouable.

C’est aussi pour cela qu’il divise. Si l’on accroche à sa fréquence, il devient une ballade adolescente de trois heures, dispersée mais attachante. Si ce n’est pas le cas, on a l’impression de tomber sur une ancienne tranche nocturne de MTV, où quelqu’un aurait accidentellement collé des commandes de jeu entre deux clips. Pendant la partie, la question revient souvent: est-ce de la poésie interactive, une idiotie adolescente volontaire, ou un mini-jeu qu’il aurait mieux valu laisser dans la salle de répétition?

 

 

La nostalgie arrive sur cassette, et parfois elle grince

 

Le principal carburant de Mixtape, c’est la nostalgie. Pas une nostalgie vague, mais une nostalgie adolescente américaine, suburbane, très précisément située dans les années 90: chambres en désordre, vidéoclubs, vinyles, cassettes, alcool volé, fuite devant la police, ambitions de sauver le monde et cette forme de confiance en soi qui n’a vraiment de sens qu’à l’adolescence. Beethoven & Dinosaur comprend cette époque, ou sait au moins très bien invoquer sa mémoire cinématographique. Le jeu est davantage un cousin spirituel de La folle journée de Ferris Bueller, Génération rebelle, Empire Records et High Fidelity qu’un jeu d’aventure traditionnel.

La mixtape de Stacey donne toute sa structure à l’ensemble: la musique n’est pas un décor sonore, mais une colonne vertébrale. Des morceaux de DEVO, Roxy Music, The Smashing Pumpkins, Iggy Pop, Siouxsie and the Banshees, Joy Division, The Cure, Portishead et d’autres artistes portent les scènes, et cela donne parfois vraiment l’impression de regarder MTV à l’aube, à une époque où la chaîne diffusait encore de la musique au lieu de montrer des gens riches et vides emménager dans des salons encore plus vides. La bande-son est sans aucun doute l’arme la plus solide du jeu.

Le problème commence lorsque Stacey veut trop souvent expliquer pourquoi tel morceau compte autant. Pendant un temps, cela fonctionne comme caractérisation: c’est la fille obsédée par la musique, qui associe une chanson à chaque sentiment, enveloppe chaque instant dans une ambiance et traite même sa propre incertitude comme une parfaite face B. Puis, par moments, cela glisse vers l’affectation. Dans ces instants-là, Mixtape ne montre plus ce qu’une chanson signifie: il la commente jusqu’à ce que la magie commence à siffler comme une cassette mal rembobinée.

Pourtant, quand cela fonctionne, cela fonctionne vraiment. Rembobiner une cassette avec un crayon, observer les petits objets d’une chambre d’enfant, les vieux posters, les projets de voyage à moitié oubliés, les idioties entre amis et l’air épais, légèrement mélancolique, d’un soir d’été: tout cela montre que les développeurs n’ont pas seulement déguisé l’époque. Mixtape paraît authentique lorsqu’il ne vend pas de la nostalgie, mais capture un sentiment que beaucoup ne comprennent qu’après coup: les plus grandes aventures arrivent parfois quand il ne se passe rien d’extraordinaire, sinon le fait d’être avec ceux que l’on va bientôt perdre.

 

 

Trois ados, une soirée d’adieu et beaucoup d’excès

 

L’histoire tourne autour de Stacey, qui s’apprête à partir pour New York parce qu’elle veut fuir vers l’industrie musicale, ou plutôt l’attaquer de front, comme seule une adolescente peut l’imaginer. Cassandra et Slater ne sont pas de simples accompagnateurs, mais deux autres états émotionnels: Cass tente d’échapper à la pression familiale et aux attentes, tandis que Slater semble plus détendu, plus paisible, tout en comprenant parfaitement que cette nuit marque la fin de quelque chose. Mixtape ne brille pas par une grande intrigue, mais par ses ambiances, ses souvenirs et la manière dont trois amis essaient, côte à côte, de faire semblant de ne pas avoir peur.

Le jeu se construit comme une suite de souvenirs et de mini-jeux. Parfois on fait du skateboard, parfois il faut contrôler deux langues pendant un baiser, parfois on vole, parfois on erre en état d’ivresse, parfois des fantasmes d’enfance deviennent des scènes totalement démesurées. L’idée est bonne, parce que l’adolescence ressemble vraiment à cela: il n’existe pas de frontière nette entre la réalité et la mythologie personnelle. Une soirée ratée peut immédiatement devenir une légende, un baiser maladroit peut virer à l’horreur biologique, un geste de colère peut donner l’impression d’un superpouvoir capable de faire exploser le monde.

Tous les mini-jeux ne font pourtant pas mouche. La scène du baiser, par exemple, est à la fois répugnante, drôle et douloureusement juste: le romantisme adolescent peut vraiment être aussi maladroit, humide, trop proche et beaucoup trop biologique. D’autres scènes, en revanche, paraissent simplement bizarres. Faire exploser des objets avec le majeur de Stacey, s’envoler dans des élans adolescents défiant la gravité ou traverser divers interludes interactifs absurdes amuse la première fois, fatigue un peu la deuxième, puis finit par montrer que le jeu trébuche parfois sur sa propre ingéniosité.

Le plus gros problème de conception de Mixtape, c’est qu’il ne sait pas toujours à quel point il veut être un jeu. Dans les meilleures scènes, l’interaction ajoute quelque chose au sentiment: on ne regarde pas seulement l’adolescence, on la traverse maladroitement. Dans les passages plus faibles, les mini-jeux interrompent le film plus qu’ils n’approfondissent l’expérience. On a alors l’impression que quelqu’un met régulièrement sur pause un très beau film d’animation personnel pour nous demander de déplacer un canapé ou d’accomplir une petite action mécanique sans véritable poids ni rythme.

 

 

Un rêve adolescent façon MTV marié à des dialogues gênants

 

La qualité des dialogues varie beaucoup. Parfois, la dynamique entre les trois personnages principaux paraît naturelle, drôle et attachante: les blagues internes, les grands projets adolescents, les vexations à demi formulées et les taquineries amicales fonctionnent bien. À d’autres moments, le jeu veut trop nous convaincre que ces personnages sont libres, sauvages, cool et générationnels. C’est là que l’écriture commence à forcer, et que la décontraction devient une pose.

L’ambiance des années 90 est globalement bien rendue, mais on a parfois l’impression que le jeu colle sur l’époque une idée contemporaine de la coolitude. Les remarques rebelles obligatoires sur les policiers, les répliques adolescentes trop écrites et certains gestes culturels forcés ne semblent pas toujours venir de la période elle-même, mais de la manière dont nous aimons aujourd’hui imaginer qu’à l’époque, tout le monde était un personnage secondaire de clip de rock alternatif. Cela ne détruit pas le jeu, mais laisse quelques taches sur cette jolie photo nostalgique un peu surexposée.

Mixtape comprend pourtant sincèrement à quel point l’adolescence est un état émotionnel extrême. Une minute, tout est la fin du monde; la suivante, tout durera pour toujours. Dans une scène, les trois amis s’envolent, dans une autre, ils tombent dans une complète léthargie, et ce n’est pas une incohérence, mais un symptôme de l’âge. Le jeu est à son meilleur lorsqu’il ne se moque pas de cela, mais le prend au sérieux. Oui, faire un doigt d’honneur paraît ridicule une fois écrit, mais à l’adolescence, cela peut réellement tenir lieu de programme politique, philosophique et esthétique complet.

C’est pour cela qu’il est difficile de juger Mixtape objectivement. Ceux qui ont connu l’époque des cassettes, des vidéoclubs, des t-shirts de groupes et des magazines adolescents ne s’y connecteront pas aux mêmes endroits que ceux pour qui les années 90 ne sont qu’un filtre esthétique. Le jeu ne s’adresse pas à tout le monde, et il ne fait pas semblant du contraire. C’est respectable, mais cela signifie aussi que ceux qui restent en dehors de cette fréquence émotionnelle trouveront parfois Mixtape moins touchant que simplement étrange.

 

 

C’est beau, mais l’image ne porte pas toujours la chanson

 

Visuellement, le jeu n’impressionne pas par sa technique, mais tente de tout vendre par le style. Les couleurs, les animations des personnages, les compositions proches du clip et les exagérations de réalisme magique lui vont souvent très bien. Beethoven & Dinosaur avait déjà montré avec The Artful Escape qu’il n’avait pas peur des idées visuelles débordantes, et Mixtape est à son meilleur lorsque la vie adolescente ordinaire devient soudain un clip intérieur, une scène de rêve ou une grande exagération émotionnelle.

En revanche, sur le plan graphique, tout n’est pas aussi solide. Les personnages fonctionnent très bien dans certaines scènes et paraissent plus raides dans d’autres; les environnements sont parfois atmosphériques, parfois vides; et l’ensemble ne soutient pas toujours l’intensité musicale et émotionnelle que le jeu cherche à imposer. Ce n’est pas laid, mais ce n’est pas toujours aussi fort que la bande-son et la mise en scène voudraient le faire croire. Un très bon clip se retrouve parfois avec un décor seulement correct.

Le son, lui, joue dans une autre catégorie. Les morceaux sous licence portent à eux seuls une grande partie de la production, et le jeu sait précisément quand faire entrer une chanson. Le mixage, l’ambiance, les bruits de petite ville, le murmure d’une fête, le roulement du skateboard et le monde trop bruyant des adolescents nourrissent tous l’expérience. Si Mixtape devient un jour plus difficile à trouver à cause des licences musicales, personne ne devra s’en étonner, car le jeu est vraiment bâti autour de sa bande-son.

Et c’est là que se trouve la grande contradiction: la musique donne un luxe presque AAA à un jeu à la structure très indépendante. Mixtape paraît ainsi grand et petit à la fois. Grand, parce que le poids culturel des chansons élève immédiatement certaines scènes. Petit, parce que les mécaniques, le rythme et les transitions ne parviennent pas toujours à grandir jusqu’à cette sélection musicale. C’est comme une cassette parfaitement composée, parfois mâchée par un lecteur bas de gamme.

 

 

Je t’aime, moi non plus – tu sais, l’adolescence

 

Mixtape est un jeu touchant, mais pas parce qu’il recrée parfaitement les années 90. Il fonctionne parce qu’il comprend l’état d’esprit adolescent: ennuyé, hypersensible, grande gueule, avide de fuite. Cette sensation de vouloir tout détruire et tout conserver pour toujours en même temps. Cette idée que nos amis représentent le monde entier, alors même que l’on sait déjà que le monde s’apprête à disperser cette petite alliance.

Le problème, c’est que le jeu ne sait pas toujours exprimer cela par le langage du jeu vidéo. Certains mini-jeux sont inventifs, d’autres trop longs ou trop bizarres, les dialogues sont parfois sincères et parfois affectés, et le rythme fonctionne souvent davantage comme celui d’un film que d’un jeu d’aventure. Avec ses trois à quatre heures, il ne s’étire heureusement pas trop, mais certains passages donnent tout de même envie non plus de vivre le souvenir, mais de passer à la piste suivante, comme sur une chanson faible de cassette.

Il y a pourtant quelque chose. Mixtape ose être différent, sentimental, maladroit, et cela vaut déjà mieux qu’un jeu cherchant à tout prix à montrer une professionnalité stérile. Il ne parlera pas à tout le monde, et beaucoup le regarderont avec une réelle perplexité. Mais pour ceux qu’il touche, il ne sera pas seulement un jeu, plutôt une vieille cassette un peu poussiéreuse, un peu trop écoutée, mais toujours fonctionnelle, retrouvée au fond d’un tiroir.

-V-

Pour

 

+ Une excellente bande-son, riche en morceaux sous licence
+ Une très bonne évocation de l’adolescence américaine des années 90
+ Des scènes touchantes, personnelles et vraiment mémorables par moments

Contre

 

– Certains mini-jeux sont trop bizarres ou trop faibles
– Les dialogues peuvent être forcés et maniérés par endroits
– À plusieurs moments, le jeu fonctionne mieux comme film que comme jeu vidéo

Développeur: Beethoven & Dinosaur
Éditeur: Annapurna Interactive
Genre: aventure narrative
Plateformes: PC, PlayStation 5, Xbox Series X|S, Nintendo Switch 2
Date de sortie: 7 mai 2026

Mixtape

Jouabilité - 6.8
Graphismes - 6.4
Histoire - 7.4
Musique/Audio - 8.6
Ambiance - 8.2

7.5

BON

Mixtape est une étrange aventure adolescente portée par la musique, qui évoque la nostalgie américaine des années 90 avec beaucoup d’affection, mais pas toujours avec discipline. La bande-son et l’ambiance sont remarquables, tandis que les mini-jeux et les dialogues se montrent très inégaux. C’est une expérience de trois à quatre heures, bizarre et touchante, que l’on aimera ou que l’on passera son temps à essayer de comprendre.

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Grabbing controllers since the middle of the nineties. Mostly he has no idea what he does - and he loves Diablo III. (Not.)

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