Le débat du Parlement européen sur Stop Killing Games devait porter sur la question de savoir si les éditeurs peuvent couper définitivement des jeux que les joueurs ont déjà payés. L’eurodéputé slovaque Milan Uhrík a pourtant entraîné la discussion dans une tout autre direction, en affirmant que les jeux vidéo sont détruits non seulement par la monétisation agressive, mais aussi par le « wokisme », avec Assassin’s Creed Shadows et son samouraï noir Yasuke comme exemple central.
Stop Killing Games a franchi une nouvelle étape importante au Parlement européen, où les représentants ont débattu de ce qu’il faudrait faire des jeux numériques qui disparaissent effectivement des mains des joueurs lorsque les serveurs officiels sont arrêtés. L’initiative a suivi un parcours assez singulier en deux ans : partie de vidéos YouTube en colère et d’une frustration de consommateurs, elle est devenue une campagne capable de présenter des arguments détaillés et solides devant les décideurs européens.
La majeure partie du débat s’est déroulée plus ou moins comme prévu. La plupart des intervenants ont reconnu que les jeux vidéo sont à la fois des médias de masse et des œuvres d’art, avec un impact culturel réel et durable. Plusieurs ont exprimé leur soutien, ou au moins leur sympathie, pour les objectifs du mouvement Stop Killing Games, c’est-à-dire l’idée que les joueurs ne devraient pas perdre complètement l’accès à des expériences numériques pour lesquelles ils ont déjà payé.
Certaines voix se sont montrées plus prudentes. L’eurodéputé polonais Piotr Müller, par exemple, a déclaré soutenir l’initiative, tout en mettant en garde contre une réglementation excessive du marché. Selon lui, l’industrie européenne du jeu doit encore pouvoir se développer, et la réglementation ne doit pas imposer au secteur un poids susceptible de freiner sa croissance. D’autres ont repris l’argument bien connu selon lequel les joueurs ne possèdent pas réellement leurs jeux numériques, tandis que les inquiétudes sur l’influence des jeux sur les enfants impressionnables ont également refait surface.
L’argument du « wokisme » est entré dans le débat
Les débats publics sur les jeux vidéo échappent rarement à une dérive vers la guerre culturelle. Cette fois, ce rôle a été tenu par Milan Uhrík, eurodéputé slovaque et chef du mouvement d’extrême droite Republika. En montant à la tribune, Uhrík a déclaré : « Le wokisme et la monétisation agressive détruisent les jeux vidéo ! »
Il a ensuite formulé son propos plus directement. « Vous vouliez parler de ce qui détruit les jeux vidéo ici, au Parlement européen. Très bien, je vais le dire. Une chose qui détruit certainement les jeux vidéo, c’est l’idéologie woke folle et le politiquement correct qui sont imposés aux jeux », a affirmé Uhrík.
L’eurodéputé a ensuite évoqué la controverse autour d’Assassin’s Creed Shadows, et plus précisément Yasuke, le samouraï noir du jeu. « Par exemple, si nous voulons jouer un samouraï, nous voulons évidemment jouer un guerrier japonais, et ne pas être forcés de jouer un guerrier noir ou une guerrière, comme cela s’est produit récemment dans Assassin’s Creed. Ou jouer un personnage queer, sans autre choix. C’est vraiment un problème pour les joueurs », a-t-il soutenu.
Stop Killing Games traite d’un problème beaucoup plus précis
L’intervention d’Uhrík s’est distinguée parce que l’objectif initial de Stop Killing Games ne concerne ni le choix des personnages, ni la représentation politique, ni la controverse culturelle autour d’Assassin’s Creed Shadows. La question centrale de l’initiative est beaucoup plus concrète : un éditeur doit-il pouvoir rendre totalement inutilisable un jeu dépendant du ligne en arrêtant ses serveurs, même après que les joueurs l’ont payé ?
Les soutiens du mouvement ne demandent pas aux développeurs de maintenir éternellement les serveurs en fonctionnement. L’objectif est plutôt qu’une solution utilisable existe à la fin du cycle de vie d’un jeu : un mode hors ligne, la prise en charge de serveurs communautaires, ou une option technique empêchant un produit acheté de devenir sans valeur. C’est particulièrement important pour les titres dont la connexion en ligne n’est pas un simple confort, mais une condition de fonctionnement.
C’est pourquoi plusieurs représentants ont abordé le sujet comme une question de droits des consommateurs et de préservation culturelle. Les jeux vidéo ne sont plus seulement des produits de divertissement jetables, mais souvent des œuvres culturelles ayant une valeur à long terme. S’ils ne peuvent exister que par l’intermédiaire de serveurs contrôlés par les éditeurs, une décision commerciale peut rendre instantanément inaccessibles des jeux qui conservent pourtant un public, une importance historique ou une valeur communautaire.
Le débat a montré à quel point le sujet peut être facilement détourné
Malgré cela, le passage de Stop Killing Games devant le Parlement européen reste une évolution importante. Le simple fait que l’initiative ait atteint ce niveau montre que la propriété numérique, la préservation des jeux et la fermeture des serveurs ne sont plus de simples plaintes récurrentes sur les forums et les réseaux sociaux. Le sujet est entré dans l’espace de la décision politique, où il est désormais examiné sous l’angle des consommateurs, de la culture et de l’industrie.
Le discours d’Uhrík a aussi montré à quel point ce type de débat peut être détourné lorsque des slogans identitaires remplacent le vrai sujet. Le problème concret pour les joueurs est ici de savoir ce que vaut un achat numérique si l’accès dépend d’une connexion à un serveur et d’une décision de l’éditeur. En comparaison, la sortie sur Yasuke ressemblait davantage à une performance politique qu’à une contribution utile à la question de la préservation des jeux.
Pour Stop Killing Games, le débat peut malgré tout indiquer une direction favorable. Les soutiens de l’initiative sont parvenus à faire entrer les jeux vidéo dans la discussion non seulement comme produits commerciaux, mais aussi comme culture numérique susceptible de mériter une conservation à long terme. Reste à savoir si cela débouchera sur un vrai changement réglementaire, mais une chose est claire : le débat sur la fermeture des jeux ne disparaîtra pas simplement parce que certains préfèrent parler de Yasuke et de « wokisme ».
Source : PC Gamer



