Marty Supreme – Le saint patron de l’autosabotage

CRITIQUE DE FILM – Si Marty Mauser a déjà prononcé une phrase sincère dans toute son existence, ce fut sans doute par accident. Le qualifier de menteur pathologique est parfaitement juste, mais reste encore insuffisant pour mesurer l’ampleur du personnage. Le protagoniste de Marty Supreme transforme la tromperie en discipline artistique personnelle. Officiellement joueur de tennis de table, il exerce en réalité le métier d’arnaqueur et nourrit la conviction profonde qu’une foi assez intense en ses propres paroles peut contraindre le réel à se plier à ses récits.

 

Marty est une création typiquement safdienne. Josh Safdie a longtemps travaillé avec son frère Benny, cosignant des films comme Good Time et Uncut Gems, portraits de battants désespérés évoluant dans des univers semblables à des sables mouvants, où chaque tentative de fuite les enfonce davantage dans le désastre. Cette année, les frères Safdie ont pris des chemins distincts, chacun réalisant son projet en solo. Benny a livré le biopic sportif The Smashing Machine, impressionnant sur le plan technique mais plus aride narrativement, tandis que Josh a signé Marty Supreme, œuvre qui respire de bout en bout l’ADN Safdie: douloureusement tragique, frénétiquement exaltante, et saturée de l’énergie nerveuse et électrique de New York.

 

 

Une boutique de chaussures, une raquette et un talent pour tout gâcher

 

L’histoire débute dans une modeste boutique de chaussures pour femmes dans les années 1950. Marty (Timothée Chalamet), escroc né, est le meilleur vendeur du magasin et file tout droit vers un poste de direction synonyme de stabilité financière, trajectoire qu’il semble pourtant déterminé à pulvériser le plus vite et le plus spectaculairement possible. En dehors du travail, il figure parmi les pongistes les plus doués au monde et rêve de transformer cette passion en carrière lucrative, capable d’élever simultanément le tennis de table et sa propre situation matérielle.

S’il parvenait à concentrer toute son énergie sur cet objectif unique, il pourrait réellement y parvenir. Mais Marty rebondit d’une distraction à l’autre comme une balle en plein échange. Dès les premières minutes de Marty Supreme, il entame une liaison avec Rachel (Odessa A’zion), amie de toujours et femme mariée, dans la réserve du sous-sol du magasin, la met enceinte et ajoute aussitôt un compte à rebours à sa course effrénée vers la gloire et la fortune. Lorsque son patron – qui est aussi son beau-père – refuse de lui avancer l’argent nécessaire pour se rendre au championnat de tennis de table au Japon, Marty dévalise la boutique, empoche l’argent et s’envole à l’autre bout du monde. (Le tout est accompagné, comme chaque instant du film, d’un déluge de tubes pop des années 1980, anachroniques mais émotionnellement parfaits, tels que « Forever Young » d’Alphaville ou « Everybody Wants to Rule the World » de Tears For Fears.)

 

 

Gravir les échelons en sciant chaque marche

 

Au Japon, Marty s’approche de la célébrité, avant de saboter ses chances encore et encore. Il séduit un riche homme d’affaires – interprété avec une surprenante justesse par Kevin O’Leary, connu du grand public comme le « Mr. Wonderful » de Shark Tank – puis refuse une offre d’emploi parce qu’elle heurte son orgueil. Parallèlement, il courtise en secret l’élégante épouse trophée de ce dernier, ancienne actrice nommée Kay Stone (Gwyneth Paltrow), et, à son retour à New York, son beau-père veut le faire arrêter tandis que le mari de Rachel souhaite sa mort. Tout cela se produit avant même que Marty n’accepte de s’occuper du chien blessé d’un vagabond – incarné avec une présence marquante par le réalisateur Abel Ferrara -, promesse qu’il ne tiendra pas puisqu’il préfère aller soutirer de l’argent facile en jouant au ping-pong dans un bowling local plutôt que de conduire l’animal chez le vétérinaire.

Les problèmes s’empilent sans répit. Chaque solution provisoire déclenche une nouvelle crise à désamorcer d’urgence, qui en entraîne une autre, et le film maintient cette pression pendant cent cinquante minutes ininterrompues. Ceux qui trouvaient Uncut Gems trop paisible comme expérience cinématographique découvriront ici l’exact opposé. (Si un autre grand film de 2025 ne l’avait pas déjà adopté, One Battle After Another aurait fait un excellent titre alternatif.) Safdie construit son récit comme un jongleur conçoit un numéro: combien d’objets peuvent rester en l’air, peut-on y ajouter une épée, que se passe-t-il si cette épée est en feu, et si je fais tout cela en marchant sur un fil, pourquoi ne pas en rajouter encore un? Pour Safdie, la réponse est toujours oui.

 

 

Orgueil, châtiment et le prix du toujours plus

 

La même logique gouverne Marty, et le parallèle n’a rien d’un hasard. Il semble presque incapable, de manière quasi pathologique, d’accepter une petite victoire lorsqu’une réussite plus éclatante brille à portée de main, même si la poursuite de ce nouveau sommet menace de lui faire perdre tout ce qu’il a déjà acquis. Safdie et son coscénariste Ronald Bronstein possèdent un talent particulier pour la cruauté dramatique, plaçant à plusieurs reprises les désirs les plus profonds de Marty à portée de main avant de les lui arracher au dernier instant. Ses épreuves et ses tentations prennent une ampleur presque biblique, et le film finit par ressembler à une parabole moderne sur le châtiment divin infligé au péché d’orgueil. (Il convient aussi de noter que l’identité juive de Marty constitue une dimension importante de son personnage.)

Marty s’inscrit clairement dans la lignée du malchanceux incarné par Adam Sandler dans Uncut Gems, à une différence près: il n’a qu’une vingtaine d’années, âge qui rend ses excès de confiance et ses décisions désastreuses un peu plus pardonnables. On a envie de le détester pour son arrogance et sa capacité remarquable à ruiner son propre élan, mais Timothée Chalamet l’incarne avec une intensité vibrante et un véritable charisme de star de cinéma qui rendent toute hostilité difficile, surtout lorsque les enjeux montent et qu’il persiste dans sa quête de devenir le meilleur joueur de tennis de table au monde, malgré toutes les preuves qu’il devrait renoncer. Il séduit le public de la même manière qu’il séduit Rachel, Kay et tous ceux qui gravitent autour de lui.

 

 

Vérité enfin dite ou nouvelle performance?

 

Safdie retient toute véritable libération de la tension savamment accumulée de Marty Supreme jusqu’à un final surprenant qui ramène le récit à ses premiers instants. Sans révéler la conclusion, la dernière scène laisse le spectateur face à des interrogations persistantes. Marty y prononce plusieurs affirmations directes et apparemment sincères à l’adresse d’un autre personnage, paroles qui auraient semblé totalement étrangères à sa nature plus tôt dans le film. Assiste-t-on alors à une transformation authentique après ce voyage circulaire autour du monde, à un aveu de vérité tardif, ou simplement à un nouveau mensonge parfaitement exécuté dans une existence presque entièrement bâtie sur eux?

-Gergely Herpai « BadSector »-

 

Marty Supreme

Direction - 8.4
Acteurs - 8.5
Histoire - 8.1
Visuels/Musique/Sons - 8.5
Ambiance - 8.5

8.4

EXCELLENT

Marty Supreme est une étude de personnage sous haute tension qui transforme l’autodestruction compulsive d’un homme en spectacle moral à grande vitesse sur l’ego et l’excès. Josh Safdie ne cesse d’amplifier le chaos tandis que Timothée Chalamet en demeure le centre magnétique, tout en charisme brut et en instabilité. Le résultat est exaltant, épuisant et profondément troublant, dans le meilleur sens du terme.

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BadSector is a seasoned journalist for more than twenty years. He communicates in English, Hungarian and French. He worked for several gaming magazines – including the Hungarian GameStar, where he worked 8 years as editor. (For our office address, email and phone number check out our impressum)