Hideo Kojima travaille depuis plus de dix ans pour que son nom ne survive pas seulement comme une annexe de Metal Gear. Le créateur japonais n’a jamais renié la série légendaire de Konami, mais plusieurs années avant son départ, il avait déjà clairement fait comprendre qu’il ne voulait pas voir toute sa carrière classée sous une seule franchise. Death Stranding et Kojima Productions sont devenus les résultats les plus visibles de cette prise d’indépendance.
Le nom de Hideo Kojima reste encore presque automatiquement lié à la série Metal Gear, et cela n’a rien de surprenant. Metal Gear Solid n’est pas seulement devenu l’une des œuvres fondatrices de l’action furtive, mais aussi l’un des exemples les plus souvent cités de narration cinématographique, de paranoïa politique, de thèmes antimilitaristes et d’auteurisme dans le jeu vidéo. Kojima, pourtant, sentait déjà bien avant sa rupture définitive avec Konami que ce succès était à la fois une élévation et un enfermement. Le monde lui avait confortablement collé l’étiquette Metal Gear, tandis qu’il cherchait de plus en plus fermement à prouver qu’il pouvait penser au-delà de Solid Snake, de Big Boss et de l’univers nucléaire qui avait rendu son nom célèbre.
Au début des années 2010, alors qu’il travaillait encore chez Konami sur ses derniers grands projets, il était déjà clair que sa trajectoire créative prenait une autre direction. Sa relation avec l’éditeur était alors devenue de plus en plus tendue, et plusieurs récits ultérieurs ont décrit l’environnement autour du créateur en termes durs. Kojima, pourtant, ne cherchait pas à rejeter la série. Il voulait la dépasser. Pour lui, Metal Gear n’était plus seulement une marque à prolonger, mais aussi un terrain d’expérimentation : une production à grande échelle où il pouvait tester de nouvelles mécaniques, d’autres structures narratives et les premières graines d’idées indépendantes à venir.
Cela s’est particulièrement vu autour de Metal Gear Solid V: Ground Zeroes et de Metal Gear Solid V: The Phantom Pain. Kojima ne parlait pas seulement de ces jeux comme des nouvelles étapes de la saga, mais aussi comme d’œuvres contenant les bases de futures licences totalement distinctes. En 2012, il expliquait que, pour son prochain jeu, il introduisait déjà des concepts destinés à de nouvelles propriétés intellectuelles, en utilisant la marque Metal Gear pour leur donner forme. Avec le recul, cette phrase ne ressemble pas à un détail d’interview. Elle apparaît plutôt comme la première formulation ouverte d’une voie de sortie créative.
Kojima voulait plus qu’un seul point de référence
La situation est probablement résumée au mieux par une déclaration faite trois ans avant son départ de Konami. Kojima voulait que ses futurs travaux ne soient pas décrits comme des jeux du « créateur de Metal Gear Solid », mais simplement comme des œuvres de Kojima. Ses propres mots étaient très directs : « Je reconnais que j’espère que mes futurs projets ne seront pas décrits comme des œuvres “du créateur de Metal Gear”. Je n’ai pas encore vraiment montré au monde tout ce dont je suis capable. Cela peut sembler prétentieux, mais je n’aime pas qu’on m’appelle “le type de Metal Gear”, parce que je peux faire beaucoup plus. »
L’essentiel, dans cette phrase, n’était pas que Kojima voulait tourner le dos à son passé. Il ne voulait simplement pas que ce passé devienne la seule mesure de tout le reste. Le succès de Metal Gear a projeté sur lui une ombre immense, sous laquelle beaucoup de créateurs auraient vécu confortablement jusqu’au bout. Kojima, lui, voulait sortir de ce piège confortable : cette position où chaque nouvelle idée, chaque expérience de genre et chaque décision d’auteur est aussitôt ramenée à un seul héritage.
Après Konami, cette ambition a pris sa première forme impossible à confondre avec Death Stranding. Sorti en 2019, le jeu, avec toutes ses étrangetés, son rythme lent, sa structure clivante et son gameplay difficile à classer, montrait clairement que Kojima n’essayait pas de produire une copie rassurante de sa propre légende. Son intérêt pour le lien, l’isolement, la narration fragmentée et la coopération indirecte entre joueurs est arrivé dans un environnement AAA où ce type d’expérimentation se heurte généralement très vite à un mur. Kojima Productions n’est donc pas devenu un refuge nostalgique après Metal Gear, mais un studio d’auteur centré non sur une ancienne franchise, mais sur la personnalité créative de Kojima lui-même.
Cela ne signifie pas que l’ancienne étiquette a totalement disparu. La formule « le père de Metal Gear Solid » reste trop forte pour s’effacer de chaque nouvelle annonce, car l’influence de la série est immense et la mémoire des joueurs est tenace. Malgré cela, Kojima est devenu un phénomène séparé. On ne l’observe plus seulement parce qu’il a créé autrefois le monde de Solid Snake, mais parce que tout ce qu’il touche a de fortes chances de devenir étrange, discutable, surcommenté et immédiatement reconnaissable. L’ombre de Metal Gear demeure derrière lui, mais elle ne fonctionne plus comme une seule étiquette. Elle est désormais un immense précédent que Kojima n’a pas nié, mais qu’il a tenté de dépasser.
Source : 3DJuegos



