CRITIQUE DE FILM – Guillermo del Toro revient au récit intemporel de Mary Shelley et en tire un mélodrame gothique, lyrique et passionné. Oscar Isaac incarne un Victor Frankenstein froidement calculateur, face à la créature à l’âme fragile de Jacob Elordi, que le destin enchaîne l’un à l’autre, tandis que le film dissèque l’ivresse et le coût du franchissement des limites. La splendeur visuelle et l’émotion emportent souvent tout sur leur passage, mais une question demeure : qui est le véritable monstre lorsque l’homme se prend pour Dieu ?
Depuis trente et un ans, on n’avait pas vu à Hollywood une adaptation d’une telle ampleur du roman de Mary Shelley : le Mary Shelley’s Frankenstein de Kenneth Branagh avait reçu un accueil mitigé, et le Victor Frankenstein de 2016 relevait plutôt de l’hommage libre. Le seul nom de del Toro attire à la fois les amateurs du genre et les scrutateurs de la saison des prix, et le cinéaste aligne une équipe technique de premier plan ainsi qu’une distribution étincelante, où l’on croise aussi Mia Goth. Ses thèmes de prédilection – empathie pour les marginaux, beauté et douleur de l’altérité – irriguent de part en part un film qui ne tord pas la matière originale, mais la charge d’émotion et de ferveur.
Confession prise dans la glace, mythe cousu de sang
Nous sommes dans la seconde moitié du XIXe siècle lorsque Victor Frankenstein (Oscar Isaac), à l’agonie et couvert de sang, croise une expédition près du pôle. Le groupe est aussitôt assailli par une créature terrifiante (Jacob Elordi) qui exige qu’on lui livre Victor, mais l’assaut est brièvement repoussé, laissant au savant le temps de raconter comment il a juré de vaincre la mort et donné vie à un corps recousu à partir de dépouilles disparates. Le récit s’ouvre d’abord sur la voix de Victor, puis change de focale pour confier la parole à la créature – deux narrations, deux vérités, une spirale fatale.
L’interprétation de del Toro s’achemine vers la créature avec la plus grande compassion, tout en plaçant Victor dans une lumière impitoyable. Le personnage qu’incarne Isaac avance porté par une ambition sans frein et une froide indifférence, nourries par un traumatisme ancien : la mort de sa mère adorée et le ressentiment envers son père (Charles Dance), chirurgien glacial, accusé de ne pas avoir tout tenté pour la sauver. Mais le deuil n’est ici qu’un prétexte – c’est l’orgueil démiurgique qui alimente réellement la machine. Qu’il humilie son « ouvrage » en le traitant d’idiot ou qu’il cherche à s’approprier Elizabeth (Mia Goth), la fiancée énigmatique de son cadet, Victor se démasque sans cesse : moins savant que vaniteux. Isaac joue avec une dose assumée d’emphase, au service des démesures tordues du personnage.
Une innocence dont le monde a peur
À l’inverse, la créature d’Elordi est un esprit doux, avide d’apprendre ; sa curiosité enfantine inspire pourtant la peur et, acculée, elle devient force de destruction. L’acteur, présence éthérée et rêveuse dans Priscilla, compose ici une âme fracturée en quête d’elle-même, tentant de s’orienter dans un monde qui la tient d’emblée pour une menace. La douceur initiale cède à la colère sous la pression du danger, et il y a une véritable poésie dans ce jeu mélancolique et volatile – d’autant que la créature découvre qu’on ne peut la tuer, paradoxe cruel qui la prive d’une pleine vie.
L’ossature visuelle et thématique du film porte la signature del Toro : beauté des êtres rejetés, cicatrices du corps et de l’âme, heurt poli entre mythe et réalité. Le cinéaste montre sans fard comment l’admiration tourne à la répulsion, la curiosité pour l’inconnu à la haine, et comment l’acte de création peut devenir, au fond, une entreprise d’autodestruction.
Une gothique envoûtante – parfois écrasante
Plusieurs compagnons de route de del Toro rempilent : la cheffe décoratrice Tamara Deverell (Nightmare Alley) dresse palais en ruine et intérieurs finement ouvragés, faisant de Frankenstein un mélodrame gothique au sens plein. Les prothèses supervisées par Mike Hill transforment Elordi en être inhumain dont les yeux vifs laissent percer l’étincelle de vie au-dedans. La partition d’Alexandre Desplat enveloppe le récit d’un ample souffle orchestral qui exalte l’horreur et la tragédie, particulièrement dans le dernier mouvement, lorsque Victor et la créature, pris dans une danse mortelle, pressentent leur destin maudit commun.
Quand le film tente la délicatesse, le scénario se montre parfois trop appuyé, au point d’affaiblir les moments de retrait. Le désir inassouvi de Victor pour Elizabeth peine à trouver sa vibration, et l’élan qui rapproche la jeune femme de la créature paraît forcé. Souvent, le spectacle l’emporte sur les nuances – geste large, dessin des caractères moins précis. Reste que, en érigeant l’affrontement de ses deux protagonistes en métaphore monumentale de l’hubris humaine face au pouvoir de création, del Toro sait, comme Shelley, où se niche la question essentielle : qui est le monstre, et qui peut se dire créateur sans en payer le prix ?
Gergely Herpai “BadSector”
Frankenstein
Direction - 8.2
Acteurs - 8.4
Histoire - 7.5
Visualité/action/son - 8.5
Ambiance - 8.2
8.2
EXCELLENT
Le Frankenstein de del Toro est une vision gothique d’une puissance opératique où l’éclat plastique et l’émotion débordent souvent les nuances. Le Victor impitoyable d’Oscar Isaac et la créature douloureusement humaine de Jacob Elordi s’affrontent dans une tragédie d’orgueil et de désir. Le film atteint son sommet lorsqu’il tient le mythe de la création comme miroir de l’irresponsabilité humaine.





