L’Europe a enfin besoin de son propre rival d’Unreal Engine 5 – et un ancien dirigeant d’Epic s’y attaque déjà

L’industrie européenne du jeu vidéo se trouve depuis des années dans une position inconfortable : ses grands studios produisent des succès mondiaux, mais une partie essentielle de leurs fondations technologiques reste hors de leur contrôle. CD Projekt, Larian Studios et d’autres acteurs majeurs construisent leurs mondes avec des outils comme Unreal Engine 5, dont le code, les conditions d’utilisation et l’orientation stratégique dépendent d’entreprises américaines. Arjan Brussee, cofondateur de Guerrilla Games et ancien directeur produit mondial d’Unreal Engine, veut désormais changer la donne avec The Immense Engine, un moteur graphique européen intégrant l’IA dès sa conception.

 

Une vérité assez gênante traverse depuis longtemps l’industrie européenne du jeu vidéo, même si beaucoup ont préféré la traiter comme un bruit de fond. L’Europe sait produire des jeux de rang mondial, comme l’ont montré les studios derrière The Witcher, Cyberpunk 2077, Divinity ou Baldur’s Gate 3, mais ces mêmes équipes s’appuient souvent sur des technologies fondamentales qu’elles ne maîtrisent pas. La domination d’Unreal Engine 5 ne tombe pas du ciel : le moteur est puissant, mûr, largement documenté et devenu un standard de l’industrie. Mais lorsqu’une industrie créative entière dépend d’outils essentiels contrôlés par des entreprises situées sur un autre continent, la question cesse d’être simplement technique. Elle devient stratégique.

Arjan Brussee a précisément mis le doigt sur ce problème dans le podcast technologique néerlandais De Technoloog. Le cofondateur de Guerrilla Games, qui a ensuite occupé chez Epic Games le poste de directeur mondial de la gestion produit pour Unreal Engine, travaille désormais sur un moteur graphique développé en Europe, par des Européens, et selon des règles et des exigences européennes. Le projet s’appelle The Immense Engine, et il est conçu aux Pays-Bas avec une startup néerlandaise. Brussee ne l’a pas présenté lors d’une grande conférence spectaculaire, mais l’ambition est limpide : construire une base technologique susceptible de devenir, à terme, une véritable alternative à Unreal Engine 5, en particulier pour les studios européens.

 

Un moteur européen pour rivaliser avec Unreal Engine 5 ?

 

La formule de Brussee ne laisse guère de place au doute : « Personne ne développe actuellement un moteur entièrement basé en Europe, construit par des Européens, et conforme aux normes et lignes directrices européennes. » The Immense Engine ne vise toutefois pas seulement le jeu vidéo. Selon l’ancien dirigeant d’Unreal Engine, la technologie s’adresse aussi à des secteurs comme la défense et la logistique, où la création de mondes 3D exploitables devient de plus en plus importante. Le projet dépasse donc le cadre d’une simple expérience destinée aux petits studios : il ressemble davantage à une plateforme industrielle capable de servir à la fois le jeu, la simulation et des usages professionnels plus sensibles.

La grande différence, selon Brussee, ne tient pas seulement à l’origine européenne du moteur, mais à l’intégration de l’intelligence artificielle comme composant central dès le départ. Les moteurs actuels restent encore largement héritiers d’un modèle de développement manuel et piloté par menus : les développeurs cherchent, cliquent, règlent, corrigent, puis tentent de garder une cohérence au fur et à mesure que le projet grossit. Brussee imagine au contraire un système dans lequel l’IA ne serait pas une option ajoutée après coup ni un autocollant marketing, mais l’un des principes fondateurs du moteur. Des agents comme Claude ou ChatGPT seraient présents sous forme de modules intégrés au logiciel, tandis que de nouveaux grands modèles de langage pourraient être ajoutés facilement.

Brussee estime que cette approche pourrait transformer les capacités des petites équipes : « Si vous êtes intelligent et que vous savez mettre au travail un bon framework d’agents IA, vous pouvez faire le travail de dix ou quinze personnes. » La phrase a de quoi séduire, mais elle porte aussi son propre signal d’alarme. Un tel moteur pourrait réellement aider les petits studios européens à ne pas se noyer dans la dette technique, les coûts de production de contenu et les exigences graphiques modernes. En même temps, un développement fondé sur l’IA soulève immédiatement des questions de qualité, de contrôle, de droits d’auteur et d’emploi. Un moteur européen ne deviendra une alternative crédible que s’il accélère la production tout en offrant un cadre plus clair sur les plans juridique, éthique et technique que les solutions IA bricolées à la hâte pour suivre la mode.

Le mauvais côté de l’annonce, c’est que The Immense Engine n’a pour l’instant ni date de sortie ni spécifications officielles. On ignore encore quelles solutions de rendu il utilisera, quel modèle de licence sera choisi, jusqu’où ira sa compatibilité avec les chaînes de production actuelles, ou encore ce qu’il pourra réellement faire en matière de mondes ouverts, de rendu cinématographique, de physique, de réseau et de gestion moderne des assets. Une chose est toutefois déjà claire : Brussee ne cherche pas à colmater une petite fissure, mais à construire la réponse technologique européenne dont l’industrie du continent aurait besoin depuis longtemps. Unreal Engine 5 ne perdra pas son trône demain matin à cause d’une startup néerlandaise, mais quelqu’un a enfin formulé le problème sans détour : l’Europe ne peut pas rester éternellement locataire de sa propre industrie créative.

Source : 3DJuegos

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