CRITIQUE DE FILM – Avec Exit 8, Genki Kawamura transforme un simple passage de métro en piège mental, en purgatoire fluorescent et en machine à broyer les nerfs. Le film réussit là où tant d’adaptations de jeux vidéo se plantent : il ne se contente pas d’en reprendre l’idée, il en restitue vraiment la logique, le malaise et la tension. Tout n’est pas irréprochable, mais quand il trouve sa cadence, ce cauchemar en boucle devient redoutablement efficace.
La musique qui accompagne Exit 8, le thriller conceptuel de Genki Kawamura, est le Boléro de Ravel, mais on pourrait tout aussi bien imaginer une autre voix supplier qu’on lui montre enfin une issue. Tiré du jeu vidéo éponyme devenu culte, le film ressemble à une version cauchemardée du célèbre épisode de Seinfeld consacré à un parking souterrain dont on ne parvient plus à sortir – sauf qu’ici, le décor est celui du métro de Tokyo, et qu’un interminable couloir finit par prendre la forme d’un purgatoire, ou d’un dédale intérieur où l’esprit se perd lui-même.
La répétition comme piège narratif
Réalisateur mais aussi romancier reconnu, Kawamura avait déjà manipulé le temps et l’image de manière comparable dans N’oublie pas les fleurs, son drame de 2022 consacré à l’expérience de la démence. Dans Exit 8, ces procédés sont réemployés avec une ambition tout autre. Ce casse-tête mental particulièrement ingénieux parvient à faire de la répétition inscrite au cœur du matériau d’origine une mécanique stimulante et souvent ludique, même si elle laisse parfois voir son ossature, tout en faisant écho à des films-concepts comme Cube de Vincenzo Natali ou au bien plus déroutant objet d’enfermement japonais qu’est Symbol, réalisé par Hitoshi Matsumoto en 2009. Rares sont les adaptations vidéoludiques qui conservent réellement la sensation de jouer, et Exit 8, avec ses règles aussi strictes que déstabilisantes, a toutes les cartes en main pour devenir un solide film culte bien au-delà du Japon.
Un passage qui vous observe
Le protagoniste du film, auquel Kazunari Ninomiya prête ses traits sans jamais lui donner de nom, se rend au travail dans le métro tokyoïte, cerné par une foule de voyageurs absorbés par leurs écrans, tandis qu’un homme à bout de nerfs s’en prend à la mère d’un bébé en pleurs. Il n’intervient pas, descend du train, puis répond à un appel de son ex, qui lui annonce une nouvelle susceptible de bouleverser sa vie, même s’il apparaît d’emblée incapable d’y faire face. Cette séquence tournée en long plan subjectif, ou dans une imitation remarquablement habile de ce dispositif, prépare l’épreuve à venir, où le héros, désigné à l’écran comme l’Homme perdu, se révèle incapable de quitter un corridor tortueux censé mener à la fameuse sortie 8.
Personne ne semble habiter cet espace, si ce n’est un homme plus âgé qui passe devant lui encore et encore avec une régularité presque mécanique, le fameux Homme qui marche, interprété par Yamato Kochi. Un panneau d’affichage expose les règles de l’évasion : il faut repérer les anomalies, sous peine d’en payer immédiatement le prix. Mais à mesure que d’autres silhouettes apparaissent dans ce monde fermé sur lui-même, l’Homme perdu doit déterminer s’il s’agit d’autres égarés aussi malchanceux que lui, ou d’anomalies ayant pris apparence humaine.
Le personnage avance, rebrousse parfois chemin, et la progression en faux plan-séquence, très finement montée, donne à ce passage carrelé, violemment éclairé, l’apparence d’un tunnel sans fin, tandis que la caméra tourne autour de lui pour accentuer encore la perte de repères. Le film exploite avec une réelle malice la tension née de la répétition – à chaque angle, on espère une variation décisive tout en redoutant qu’un détail dissonant ne vienne faire basculer la scène. Et quand on croit que Kawamura a épuisé son dispositif, il bifurque brusquement vers une autre piste, avant d’en ouvrir d’autres encore.
La sortie passe par la conscience
Rien, dans le récit, ne vient fournir une explication rationnelle à ce qui se déroule sous nos yeux, même si un personnage surgit un moment pour avancer quelques hypothèses, mais le film finit, progressivement sinon avec une parfaite fluidité, par montrer que l’épreuve traversée par son héros est intimement liée à l’état actuel de sa vie et à une faute morale qui a déclenché tout le reste. Ce motif de la conscience sociale et intime hisse clairement Exit 8 au-dessus de ce que son origine vidéoludique aurait pu avoir de plus mécanique, même si Kawamura ne parvient pas toujours à éviter une certaine lourdeur émotionnelle.
Dans ses meilleurs moments, le film déstabilise le spectateur autant que ses personnages avec une vraie précision, même si un segment grotesque saturé de jump scares constitue une rupture plus brutale qu’efficace. Pour le reste, les références à Shining, aussi bien dans certaines images que dans des compositions très kubrickiennes, ainsi que l’ombre des boucles impossibles chères à M. C. Escher, donnent à l’ensemble une cohérence réellement inquiétante. Les décors conçus par Ryo Sugimoto confèrent une dimension onirique à un lieu qui devrait n’être qu’un banal espace du quotidien. Quant aux acteurs, ils apportent à ce dispositif abstrait l’ancrage humain nécessaire, Ninomiya oscillant avec justesse entre panique et détermination froide, tandis que Kochi injecte une étrangeté imprévisible très précieuse.
-Herpai Gergely « BadSector »-
Exit 8
Direction - 7.2
Acteurs - 7.4
Histoire - 6.6
Visuels/Musique/Sons - 7.4
Ambiance - 7.6
7.2
BON
Exit 8 est une adaptation intelligente et anxiogène, qui comprend parfaitement comment transformer la répétition en tension plutôt qu’en routine. Le film n’échappe pas à quelques passages plus appuyés, ni à certaines lourdeurs, mais il devient par instants un véritable piège sensoriel et mental. Pour les amateurs de cinéma de genre japonais, cérébral, tordu et claustrophobe, c’est une proposition qui mérite largement le détour.





