The Beauty – Ces beautés sont des monstres

CRITIQUE DE SÉRIE – Ryan Murphy continue d’avancer comme si toutes les plateformes étaient son terrain de jeu, mais The Beauty fait partie de ces rares projets récents qui ne s’effondrent pas sous l’excès. Une injection miracle promet la perfection, puis entraîne le spectateur entre body horror, satire sociale et mécanique policière dans un même mouvement. Le point de départ est simple – un duo du FBI sur une série de morts de supermodels – et le reste sert à disséquer notre obsession du « mieux ». Ce n’est pas subtil, ce n’est pas discret, mais c’est vif, très divertissant, et parfois étonnamment touchant.

 

Ryan Murphy ne nous laisse jamais souffler. Un mois, il squatte Netflix, se servant d’Ed Gein pour renvoyer le public à sa gourmandise de faits divers sordides – un terrain dont il connaît les ressorts par coeur. Le suivant, le voilà sur Hulu, alignant une poignée d’actrices célébrées face à l’une des femmes les plus célèbres de la planète, pour un pseudo-feuilleton d’avocats qui ressemble surtout à un pastiche creux de girlboss. En février, il fêtera même la Saint-Valentin avec Love Story, anthologie FX consacrée à de vraies romances, qui s’ouvre – audace risquée – sur JFK Jr. et Carolyn Bessette-Kennedy. Pour sa première contribution à la chaîne en 2026, The Beauty, co-créée avec Matthew Hodgson, tient du bricolage saute-genre qui semble voué à l’échec, et dont la surprise est précisément qu’il marche.

Lancée le 21 janvier avec deux épisodes, la série part d’un postulat qui rappelle immédiatement The Substance, film d’horreur à l’humour noir, outsider des Oscars 2024, qui a valu des nominations à sa réalisatrice Coralie Fargeat et à sa vedette Demi Moore. Un produit biotechnologique révolutionnaire baptisé « The Beauty » déclenche – via un processus grotesque, sorte de cocon de chair – des métamorphoses radicales, transformant les vieux, les malades, les laids et les moyens en spécimens jeunes, sains et sidérants de perfection. Beaucoup d’auteurs chercheraient à atténuer la ressemblance entre leur nouveauté (adaptée d’un comics vieux d’une décennie signé Jeremy Haun, aussi producteur exécutif, et Jason A. Hurley) et l’un des films les plus commentés de ces dernières années. Mais l’impudeur fait partie du mode opératoire de Murphy. Il confie donc le rôle du cerveau « yassifié » à Ashton Kutcher, aussi connu pour sa reconversion d’acteur en capital-risqueur que pour avoir épousé Moore, 42 ans, quand il en avait 27.

 

 

Le maximalisme, enfin tenu en laisse

 

On pourrait croire que le jeu d’échos – The Substance et The Beauty, Kutcher et Moore – est impossible à évacuer. Moore, qui figurait aussi en 2024 au casting de Feud : Capote vs. The Swans, appartient d’ailleurs au « Murphyverse ». Et pourtant, passé les premiers épisodes de cette saison en 11 chapitres, on oublie presque cette mise en abyme par le casting. C’est l’un des avantages du récit maximaliste façon Murphy: un élément isolé écrase rarement tout le reste. Trop souvent, surtout depuis une dizaine d’années, cette abondance produit l’effet inverse: l’épuisement – collage mal assemblé de camp, de glamour, de tropes de genre, de coups de casting et de satire sociopolitique tonitruante. The Beauty livre ce mélange dès son ouverture, qui envoie un mannequin incarné par Bella Hadid dans une virée violente à travers Paris. Mais l’assemblage des styles, des interprètes, des tonalités et des idées se révèle ici plus serré, plus dynamique, que dans les dernières productions de Murphy. Au lieu d’enchaîner les morceaux de bravoure macabres, il change assez souvent d’humeur pour garder l’écriture vive et éviter, la plupart du temps, la répétition.

Même si les décors et les intrigues se multiplient au fil des épisodes, l’installation reste simple. Jordan Bennett (Rebecca Hall) et Cooper Madsen (Evan Peters, habitué de Murphy) sont deux agents du FBI envoyés en Europe pour enquêter sur une série de morts de supermodels particulièrement sanglantes. Qui, après Twin Peaks, baptiserait un agent du FBI « Cooper », prénom ou nom? Ryan Murphy, évidemment. Partenaires et amis avec bénéfices, ils ont exclu toute romance, tout en portant sur le monde des visions difficilement conciliables. Lui défend l’idée « d’embrasser les imperfections »; elle poursuit sans relâche une version améliorée d’elle-même, qu’il s’agisse d’un hôtel plus chic en mission ou d’implants mammaires. Ils comptent l’un pour l’autre plus qu’ils ne semblent le comprendre. Dans une série saturée de la schadenfreude murphyesque, et qui réserve ses acteurs les plus solides aux rares scènes exigeant un réalisme affectif, leur lien fait figure d’exception crédible.

 

 

Deux agents, un virus, et un pacte anti-romance

 

Quand l’enquête se met à désigner un virus sexuellement transmissible comme la cause du parcours des victimes – de quelconques à désirables puis mortes -, la série montre une voie plus intentionnelle vers la perfection. Le personnage de Kutcher – l’homme le plus riche du monde, qui se fait appeler The Corporation – a développé « The Beauty » en piétinant toute règle éthique, juridique et médicale. Officiellement destiné à embellir, ce sérum miracle reprogramme le corps, remonte le temps de l’âge et de la maladie, et bouleverse des questions allant du genre au handicap. La version IST menace The Corporation, à la fois parce qu’elle alimente un marché noir et parce que les patients passés par la contrefaçon finissent souvent de façon répugnante, sous les yeux de tous. D’où ce tueur itinérant (The Assassin, interprété par Anthony Ramos) chargé de les éliminer avant qu’ils ne contaminent d’autres personnes. La série peint The Corporation en sociopathe aux parallèles voyants avec Elon Musk, tandis que The Assassin aime Christopher Cross comme Patrick Bateman, dans American Psycho, aimait Huey Lewis, et Murphy signe là sa caricature la plus large. Il lâche des phrases du genre: « Les milliardaires n’ont pas besoin d’amis. Nous avons du personnel. » Dans ce mélange de fanfaronnade et de visqueux opportunisme, Kutcher est à sa place.

Si The Corporation était le protagoniste, comme tant de monstres unidimensionnels autour desquels Murphy a bâti ses franchises, The Beauty serait vite difficile à avaler. À l’inverse, en reprenant des indices structurels du comics, la série n’impose ni Kutcher ni les deux agents-amants comme présences permanentes. Plus qu’un simple jeu du chat et de la souris, ce cadre policier sert à imaginer, avec une acuité psychologique et une étrangeté électrisante, un monde entier remodelé par « The Beauty ». On y trouve une vignette étonnamment émouvante sur une scientifique trans et sa collègue de laboratoire, un mini-mélodrame familial où les parents d’une fillette gravement malade affrontent un dilemme impensable, et une petite soap adolescente qui applique à ce délire toutes les conventions usées du « special » d’après l’école.

 

 

Un mix de genres qui ne se délite pas

 

The Beauty est tour à tour thriller d’action – quelques scènes de combat ont de l’allure -, expérience de science-fiction, fête foraine de body horror, romance loufoque et satire de richesse à la Succession sous stéroïdes. C’est une récréation, jusqu’au moment où cela cogne au ventre. C’est bête, jusqu’au moment où cela se prend au sérieux. Un épisode particulièrement glauque, au milieu des potins acerbes du milieu de la mode, dans la célèbre cafétéria de Condé Nast, menace même d’éclipser la suite du Le Diable s’habille en Prada annoncée pour ce printemps. Isabella Rossellini s’y livre à un grand numéro, opératique, en épouse-trophée devenue critique au vitriol, et offre une réflexion sur la beauté et ses frustrations accessible surtout à ceux qui l’ont possédée avant de la dépasser. Par son profil, son personnage est ce qui se rapproche le plus, dans la série, de Moore dans The Substance. Mais son rapport au vieillissement se montre moins prévisible, et son vécu n’est qu’un point dans une matrice d’individus façonnés et déformés par l’obsession sociale de la beauté. Le problème, surtout, ne concerne pas uniquement les femmes âgées.

La série s’attarde rarement assez longtemps dans un registre pour mettre la patience à l’épreuve. À défaut de subtilité – une qualité qu’on a appris à ne jamais attendre de Murphy, lui qui transforme des allusions à l’« AIDS », à Ozempic ou à la dynastie Sackler en répliques au marteau – elle avance d’analogie en analogie, avec une énergie rapide et une certaine cohérence entre thèmes qui se croisent. Le plaisir, comme dans les quasi-anthologies FX imprévisibles Atlanta et Reservation Dogs, tient à l’incertitude: chaque épisode compact peut bifurquer n’importe où.

Je ne placerais pourtant pas The Beauty dans la même ligue que ces séries – loin de là. Murphy et Hodgson, complices de longue date qui ont écrit ensemble chaque épisode, jettent parfois trop de spaghetti « low carb » au mur pour que tout tienne. Une intrigue précoce propose peut-être la caricature d’incel la plus paresseuse jamais filmée. Une fois les horreurs attendues de la « cure » Beauty identifiées, les longues scènes de transformation deviennent redondantes. Les dialogues basculent parfois du mauvais drôle au simplement mauvais. Et, comme souvent à Hollywood, mais ici au détriment direct des thèmes, les personnages censés être quelconques sont incarnés par des acteurs très séduisants. Evan Peters n’a pas « une tête de gant de receveur », allons.

 

 

Tout est à la surface, et ça fonctionne

 

The Beauty expose ses idées à la surface du récit, en laissant peu de place à l’ambiguïté. Mais la série est si divertissante, et si actuelle sans verser dans la morosité, qu’il paraît mesquin de lui reprocher de ne pas être un chef-d’oeuvre. Rares sont les drames capables d’être intelligents sans être subtils: celui-ci donne presque l’impression que Murphy s’est injecté un équivalent professionnel de « The Beauty » pour devenir, le temps de quelques épisodes, la version idéalisée de lui-même.

-Herpai Gergely „BadSector”-

The Beauty

Direction - 7.4
Actors - 6.6
Histoire - 6.8
Visuels/Musique/Sons/Action - 8.2
Ambiance - 7.5

7.3

BON

The Beauty aligne trop d’idées pour que tout soit impeccable, mais la mécanique reste étonnamment tenue. Ce n’est jamais subtil, parfois franchement lourd, pourtant l’ensemble divertit et tombe juste sans virer au désespoir. Pour un Murphy tardif, c’est presque un luxe: un excès qui avance, au lieu de piétiner.

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Anikó, our news editor and communication manager, is more interested in the business side of the gaming industry. She worked at banks, and she has a vast knowledge of business life. Still, she likes puzzle and story-oriented games, like Sherlock Holmes: Crimes & Punishments, which is her favourite title. She also played The Sims 3, but after accidentally killing a whole sim family, swore not to play it again. (For our office address, email and phone number check out our IMPRESSUM)

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