L’avenir sans disques de PlayStation pourrait toucher bien plus que les collectionneurs et les magasins de jeux traditionnels. La décision de Sony soulève des questions de droit de la concurrence et de protection des consommateurs qui pourraient finir devant les tribunaux, car le véritable enjeu n’est pas de savoir si les disques peuvent disparaître, mais ce qu’il restera comme choix aux joueurs après leur disparition.
La disparition des jeux physiques ne signifierait pas seulement des rayons vides dans les magasins. Un disque ne donne pas une propriété juridique illimitée sur chaque élément d’un jeu, mais il peut encore être revendu, prêté ou transmis, et il est bien plus difficile d’imaginer qu’une entreprise retire un disque déjà acheté à son propriétaire. Les achats numériques fonctionnent autrement : Ubisoft ne viendra pas chez quelqu’un pour confisquer un vieux disque de Assassin’s Creed II, mais l’éditeur a déjà supprimé le premier The Crew des bibliothèques numériques des joueurs.
Deux grandes questions se posent alors. La première concerne la position que Sony pourrait acquérir en supprimant progressivement le support physique : les revendeurs risquent-ils d’être de fait exclus de la vente de jeux PlayStation, laissant l’entreprise plus libre de fixer ses prix ? La seconde est de savoir si une loi ou une autorité de la concurrence pourrait un jour obliger PlayStation à continuer de proposer des jeux sur disque lorsque le basculement vers le numérique réduit clairement la concurrence et fragilise les droits des consommateurs.
Sony pourrait avancer sur un véritable fil juridique
Pour examiner ces questions, des spécialistes du podcast Jugando a Derecho, qui analyse l’actualité du jeu vidéo sous l’angle juridique, ont été sollicités. Ils soulignent qu’il est encore trop tôt pour affirmer que l’annonce de Sony modifie à elle seule la situation juridique de l’entreprise, car beaucoup dépendra de la manière dont PlayStation conduira cette transition. « Je pense qu’ils ont déjà une action collective aux États-Unis pour ne pas avoir permis à certains revendeurs de vendre leurs jeux numériques avec des codes de téléchargement, mais tout dépendra de la façon dont cette question évoluera dans l’Union européenne », expliquent-ils, en précisant que les décisions de Sony et la manière dont les éditions physiques seront supprimées compteront beaucoup.
Les difficultés pourraient devenir bien plus graves si Sony tentait de faire du PlayStation Store le seul endroit réellement important pour acheter des jeux numériques sur son propre matériel. Dans cette situation, les experts estiment qu’il pourrait être question d’abus de position dominante, de distorsion de concurrence et de recours engagés par des consommateurs. Ils rappellent toutefois que rien n’est automatique dans ce type de dossier : de grandes acquisitions dans l’industrie du jeu vidéo ont déjà montré que des opérations que beaucoup pensaient impossibles à autoriser ont finalement reçu le feu vert.
C’est peut-être pour cette raison que l’idée de continuer à vendre des codes numériques dans des boîtes physiques après 2028 peut avoir autant d’importance pour Sony. Pour les joueurs, le compromis reste peu séduisant, puisqu’un boîtier vendu en magasin ne contiendrait plus de disque, mais seulement un code lié à un compte. Sur le plan juridique, cependant, il peut y avoir une différence considérable entre laisser au consommateur une alternative dégradée et ne lui laisser aucune alternative du tout.
« Cela pourrait réduire le risque d’une action coordonnée de tiers ou des grands acteurs de la vente physique et de l’occasion, qui chercheraient à démontrer une position dominante ou une pratique anticoncurrentielle par laquelle Sony impose ses conditions au marché ou les en expulse. Il faudrait voir comment cela se terminerait devant les autorités de la concurrence ou les tribunaux. Sony soutiendrait sûrement que les ventes physiques existent toujours, que personne n’est exclu du marché, mais que la boîte ne contient simplement plus de disque, et que ce modèle n’est pas entièrement nouveau dans la distribution physique. »
Le modèle de la boîte contenant un code peut toutefois affaiblir précisément le droit qui distingue le plus clairement les jeux physiques des licences numériques. Si le code doit être activé par un compte utilisateur, la possibilité de revendre le jeu disparaît pratiquement, même si le produit ressemble encore à première vue à une sortie traditionnelle en magasin. Les experts juridiques y voient une suppression des droits des joueurs par la porte dérobée, d’autant plus qu’en Espagne, le marché physique, y compris les jeux d’occasion, représenterait encore 54 % du marché, très loin des 20 % avancés par Sony.
Le débat dépasse largement les disques. Entre les prix dynamiques, les licences retirées et les politiques de remboursement parfois difficiles à utiliser, la volonté politique de mieux encadrer le marché du jeu vidéo se renforce. Le mouvement Stop Killing Games a gagné un poids notable au Parlement européen ces derniers mois, tandis que des responsables politiques français et des députés espagnols se sont également exprimés après la décision de Sony. Pour PlayStation, la fin du support physique pourrait donc devenir bien plus qu’un nouveau modèle économique, car ses conséquences finales pourraient être décidées non par Sony, mais par les tribunaux et les autorités de régulation.
Source : 3DJuegos



