Cocotte – Vue par une poule, l’humanité paraît encore plus pitoyable

CRITIQUE DE FILM – Sur le papier, le Cocotte de György Pálfi a tout de l’idée qui fait soit éclater de rire, soit lever un sourcil méfiant, tant le cinéma hongrois peut devenir dangereux lorsqu’il veut à tout prix paraître singulier. Et puis Cocotte arrive non pas avec de la bouffonnerie ou des gadgets, mais avec une vraie tenue formelle, un humour grotesque et un portrait franchement peu reluisant de l’humanité, et l’on comprend vite qu’il ne s’agit pas d’un tas de trouvailles jetées là pour briller en festival, mais d’une allégorie longuement pensée, désagréablement actuelle. Pálfi fait se percuter l’univers instinctif de son héroïne à plumes avec un drame humain de faute et de crime qui fermente à l’arrière-plan, et il en tire un film parfois sidérant, parfois volontairement inconfortable, mais toujours digne d’attention. Nous avons vu le film lors de la projection de presse organisée le 11 mars 2026 au Corvin Mozi.

 

L’une des plus grandes qualités de Cocotte, c’est qu’il refuse les petits tours de passe-passe bon marché auxquels tant de films recourent aujourd’hui par pur réflexe. Ici, pas de poule en CGI pour guider le spectateur, pas de prestidigitation numérique chargée de photoshoper une âme sur une tête d’animal, mais un langage de cinéma très précisément pensé, construit depuis une perspective basse et porté par un regard patient, attentif, presque obstiné. Pálfi ne transforme pas la poule en être humain, il transforme la poule en personnage principal, et cette nuance change tout. Le film n’est ni une parodie, ni une fable animalière sucrée, ni une coquetterie conceptuelle engraissée pour les festivals. Il ressemble plutôt à une parabole grotesque dans laquelle le but simple et limpide d’un être régi par l’instinct – survivre, pondre, faire éclore ses poussins – vient percuter de plein fouet toute la machinerie humaine, pourrie, cupide et experte en autojustification.

Le point de départ suffit déjà largement à accrocher: une poule s’échappe d’un élevage promis à l’abattoir, puis, après une longue errance, échoue dans la cour d’un restaurant grec en ruine, où elle découvre l’amour, des rivales, une hiérarchie et de nouvelles menaces. Mais, évidemment, Pálfi n’allait pas se contenter de prendre une bonne idée pour la conduire bien sagement d’un point A à un point B. Car à l’arrière-plan de Cocotte, une tragédie humaine se déploie elle aussi, et à mesure que le film fait glisser l’histoire de survie de cette héroïne à plumes vers le crime qui couve derrière elle, l’ensemble devient à la fois conte animalier, radiographie sociale, comédie noire et tragédie grecque. Dit comme ça, cela pourrait ressembler au dernier pitch désespéré balancé dans une réunion déjà de mauvaise humeur, mais chez Pálfi, cela tient étonnamment longtemps.

 

 

Destin de poule, boue humaine et grand désordre grotesque à la Pálfi

 

L’un des gestes les plus malins du film tient au fait que, tout en épousant constamment le point de vue de la poule, il ne fait jamais semblant de transformer l’animal en princesse Disney. Cet oiseau n’est ni sage, ni ironique, et certainement pas intelligent au sens humain du terme. Il possède simplement une pulsion de survie têtue et brute, et cela suffit à le rendre plus intéressant que la plupart des humains qui l’entourent. Pálfi comprend parfaitement que le regard de la poule n’est pas fascinant parce qu’il serait mignon, mais parce qu’il est d’une simplicité impitoyable. Elle mange, fuit, choisit, s’attache, protège, survit. À côté de cela, le monde humain prend aussitôt l’allure d’un cirque trop compliqué, empêtré dans ses propres mensonges, où chacun explique, négocie, triche ou prend des poses morales, tout en échouant à la tâche la plus élémentaire qui soit: ne pas être lamentable.

C’est précisément pour cela que l’humour grotesque du film fonctionne aussi bien. Pálfi ne lance pas des blagues, il frotte des situations les unes contre les autres jusqu’à faire jaillir l’étincelle. La hiérarchie du poulailler, les rituels d’accouplement, la bataille autour des œufs, l’importance ridicule des coqs, la cupidité minable des humains – tout cela est à la fois absurde et douloureusement familier. L’une des plus belles cruautés de Cocotte, c’est qu’il ne sort jamais le spectateur du film par des prises de position tonitruantes, tout en montrant avec une limpidité totale que la compassion ne disparaît pas d’un monde parce qu’un jour quelqu’un décide de devenir monstrueux, mais parce que chacun apprend tranquillement à cohabiter avec sa petite part de bassesse. Voilà pourquoi le film n’est pas sentimental, mais corrosif. Il ne vous caresse pas dans le sens du poil, il vous glisse tranquillement sous le nez cette idée très simple: cette poule a davantage de tenue qu’un bon nombre des humains du film.

Il est également important que le drame humain qui se joue en arrière-plan ne soit pas un simple décor. Il ne s’agit pas d’une aventure de poule interrompue de temps à autre par un sous-récit qui voudrait avoir l’air important, mais d’une collision délibérément organisée entre deux mondes. L’histoire de cette petite créature ailée épouse de plus en plus un arc instinctif de survie et de maternité, tandis que derrière elle une tragédie humaine s’assombrit selon une logique très grecque. C’est ce qui donne au film cette pulsation double, étrange: un instant, vous êtes presque sur le point de rire, l’instant d’après, vous sentez que tout cela n’est plus une satire depuis un bon moment, mais une autopsie.

 

 

Huit vraies poules, zéro béquille numérique – et plus de cran cinématographique que dans une demi-saison de commissions

 

Cocotte est aussi un vrai travail de mise en scène, et cela se voit. Les images ne sont pas intéressantes seulement parce qu’elles observent le monde depuis plus bas, mais parce que Pálfi et son directeur de la photographie savent exactement quand tenir la caméra avec une attention documentaire, quand attendre avec la patience d’un film animalier, et quand composer un plan avec quelque chose qui touche presque à l’élégance classique. Dans ce film, on n’a souvent pas l’impression de simplement regarder une scène, mais d’être coincé dans le rayon d’action d’un animal. Les personnages humains, dès lors, surgissent parfois dans le cadre comme des géants menaçants et imprévisibles, et ce choix en dit bien plus que n’importe quel commentaire social laborieusement mâché.

Le fait que le rôle-titre soit interprété par huit vraies poules dressées, sans CGI, aurait pu n’être qu’un détail de dossier de presse, mais ici cela nourrit réellement la force du film. Non pas parce qu’il faudrait rester assis à admirer sans cesse la prouesse technique, mais parce que l’imprévisibilité et la présence physique d’un animal vivant sont directement tissées dans la matière même du film. C’est cela qui donne à Cocotte sa réalité rugueuse, tangible. Ce n’est ni plastique, ni stérile, ni ce genre de film de festival dont l’importance autoproclamée se sent à des kilomètres. Par moments, le film est délibérément bancal, à d’autres presque d’une précision inquiétante, mais du début à la fin il fonctionne comme un organisme vivant.

Bien sûr, ce n’est pas irréprochable. Cocotte a aussi des passages où l’on sent la construction, où l’on sent que Pálfi veut souligner quelque chose avec un peu trop d’insistance, et, pendant un instant, le film paraît moins vivant et un peu plus soucieux de se montrer. L’équilibre entre le grotesque et le tragique n’est pas toujours parfait non plus: telle scène reste encore joueuse, presque malicieusement légère, quand la suivante s’assombrit comme si elle avait glissé depuis un autre film. Mais même ces déséquilibres-là sont plus intéressants que l’assurance stérile de beaucoup de productions locales, parce qu’ici il y a au moins du risque. Il y a un enjeu. Il y a une volonté d’auteur, pas seulement cette odeur appliquée de dossier de subvention.

 

 

Pas irréprochable, mais vivant – et c’est précisément pour cela que le film reste

 

Le nouveau film de György Pálfi n’est pas bon parce que chaque instant aurait été astiqué jusqu’à briller, mais parce qu’il possède un regard, de l’entêtement et une véritable imagination de cinéma. Cocotte ne cherche à simplifier ni l’animal ni l’être humain. Il ne cherche pas à vendre l’idée rebattue selon laquelle la nature serait pure et l’homme corrompu, parce qu’il est bien plus intelligent et plus inconfortable que cela. Ce qu’il montre réellement, c’est que dans l’affrontement entre l’instinct et la morale, l’humanité ne sort pas toujours gagnante. La poule veut simplement vivre, tandis que les humains vaquent à leurs affaires, lesquelles finissent, encore et encore, par tourner à la violence, à l’exploitation et à l’égoïsme. De là vient cette colère lente qui s’insinue en vous et qui persiste longtemps après la projection.

Cocotte n’est pas un film grand public au sens confortable du terme, mais il ne cherche pas non plus à repousser le spectateur. Il se laisse regarder, il est même parfois franchement divertissant, mais une idée dérangeante continue d’y gratter sans relâche: Pálfi parvient, à partir de l’histoire d’une simple poule de basse-cour, à dire davantage sur la maternité, la vulnérabilité, la hiérarchie sociale et la corruption humaine que bien des films de prestige bruyants et persuadés de leur importance. Ce n’est pas l’œuvre la plus immédiatement aimable de son réalisateur, mais c’est l’une des plus libres et des plus insolentes. Et rien que pour cela, il est bon de voir qu’il existe encore des films qui ne demandent aucune permission pour être étranges, inconfortables et vivants.

-Gergely Herpai « BadSector »-

 

Cocotte

Direction - 8.7
Acteurs - 7.9
Histoire - 8.4
Visuels/Musique/Sons - 8.8
Ambiance - 9

8.6

EXCELLENT

Cocotte est à la fois un conte animalier, une radiographie sociale grotesque et une sombre tragédie humaine, et ce qu’il y a de meilleur en lui, c’est qu’il ne transforme jamais aucun de ces éléments en numéro facile. György Pálfi signe un film qui vacille parfois, qui se montre parfois volontairement inconfortable, mais qui reste de bout en bout vivant, audacieux et obstinément original. Il ne flatte pas le spectateur, il ne s’incline pas devant lui, il lui met simplement une poule sous les yeux - et l’on finit par comprendre que cette héroïne à plumes voit dans l’humanité plus de vérité que nous-mêmes.

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BadSector is a seasoned journalist for more than twenty years. He communicates in English, Hungarian and French. He worked for several gaming magazines – including the Hungarian GameStar, where he worked 8 years as editor. (For our office address, email and phone number check out our impressum)