RETRO – Quand on verse des larmes devant un jeu tiré d’un film ou d’un univers qu’on aime et qui nous parle vraiment, il peut y avoir deux raisons : soit l’ambiance est parfaitement captée, soit certaines parties ont été lamentablement ratées. Malheureusement, The Godfather coche les deux cases… The Godfather a 20 ans.
Je crois avoir accompli dans The Godfather tout ce que je voulais vraiment. Je suis passé de bon à rien sans avenir à l’un des gangsters les plus redoutés de New York, un “soldato” haut placé de la famille Corleone, dont on parle à voix basse et avec respect quand je traverse la rue, tandis que les chefs des bandes rivales me craignent. Ma richesse n’égale pas encore celle du Don, mais je peux obtenir à tout moment tout ce dont j’ai besoin. J’ai liquidé sans pitié la plupart de mes ennemis, et tous ceux qui m’ont défié ou qui m’ont fait souffrir ont fini par regretter d’être nés lorsque je les ai finalement envoyés dans l’au-delà.
Et pourtant, me voilà assis sur ma chaise à ruminer, comme Michael Corleone à la fin du Parrain, 2e partie, avec ce sentiment persistant d’insatisfaction et de déception. Car Electronic Arts est très loin d’avoir tenu mes espoirs placés dans The Godfather…
Le feeling The Godfather : validé
Pourtant, rien à redire sur l’emballage atmosphérique. Au chargement, The Godfather démarre tout en douceur avec la célèbre mélodie mélancolique du Parrain signée Nino Rota, et cela m’a immédiatement mis dans l’ambiance. Le menu est élégant, lisible et parfaitement raccord avec l’atmosphère des films. Dans un habile coup marketing, EA a même glissé la bande-annonce DVD de la trilogie parmi les options du menu, ce qui permet, à travers ce montage d’extraits, de raviver les souvenirs du Parrain même chez ceux qui n’ont pas vu le film depuis longtemps. Autre excellente idée, qui ajoute beaucoup au climat général : au fil du jeu, on peut débloquer d’autres scènes issues des films, dont une partie figure aussi dans le jeu lui-même, avec des modifications plus ou moins importantes.
Sur le fond, la présentation tient donc la route. La seule chose qui m’a un peu sidéré, c’est que dans les réglages vidéo, franchement spartiates et d’une pauvreté affligeante, on ne peut choisir qu’entre deux résolutions : 800×600 et 1024×768… En 2006 (au moment où ces lignes sont écrites), cela relève déjà de la blague, même si l’on a affaire, à la base, à un portage console. (Comme cela est devenu très clair pour moi plus tard…)
Malgré cela, je me suis quand même jeté avec un certain optimisme dans les événements d’introduction du jeu.
Ça va finir en vendetta, vous allez voir…
Au tout début de The Godfather, on voit un jeune homme d’affaires prospère payer sa dette habituelle aux hommes du Parrain, puis retrouver sa femme aimante pour aller se divertir quelque part avec elle. Des baby-sitters gardent l’enfant, la soirée devait donc être agréable, mais un chef mafieux ennemi supporte mal la réussite commerciale du mari : il fait d’abord sauter son commerce à la bombe, puis envoie quelques gangsters pour le battre à mort. C’est là que nous entrons pour la première fois dans le jeu, afin de tester immédiatement son système de combat particulier (j’y reviendrai plus tard), puis, une fois tout le monde neutralisé à coups de poing, le chef mafieux fait tout simplement abattre notre héros.
Une fois le malheureux rendu à son dernier souffle, le boss jette négligemment son mégot de cigarette (comme seuls savent le faire les personnages vraiment maléfiques…), puis adresse un regard hautain au petit enfant accouru sur place, le visage ravagé par la détresse, avant de quitter les lieux.
Avant que l’enfant ne fasse une crise de nerfs complète, le Parrain arrive et lui assure que son heure viendra, à lui aussi… Et ce petit garçon n’est évidemment autre que notre héros, celui que nous contrôlerons durant tout le jeu. Une introduction interactive habile et efficace, cela ne fait aucun doute : Electronic Arts a toujours su y faire dans ce domaine…
Chirurgie esthétique pour gangsters débutants
Ellipse temporelle : notre héros a grandi, et au début de sa carrière mafieuse, nous pouvons décider de l’apparence avec laquelle il ira conquérir le milieu. Il s’agit d’une version améliorée de l’éditeur de personnage de The Sims 2, et l’idée est vraiment sympa : on peut le modeler comme on veut jusque dans les moindres détails. On peut notamment modifier la forme de ses cheveux, de ses yeux, de ses sourcils, de sa bouche, de son nez et de ses oreilles, avec un niveau de précision tel que l’on peut entièrement revoir le volume et la forme de la lèvre supérieure, l’épaisseur du lobe de l’oreille, la densité des sourcils, les rides du front ou encore sa hauteur. Il y a tellement de petits réglages possibles que je pourrais remplir tout l’article rien qu’en les énumérant, puis écrire encore quelques encadrés et ce serait plié, quel bonheur ce serait…
Bon, assez rêvé : ceux qui ont vraiment la motivation de chipoter là-dedans peuvent, avec suffisamment de patience, recréer leur propre visage à la perfection pour le héros du jeu. Moi, très franchement, quand j’ai vu le personnage proposé d’emblée par le jeu, je me suis dit avec satisfaction : wow, ce type est franchement classe, inutile de changer quoi que ce soit, puis j’ai validé et envoyé toute la procédure au diable…
Il a mal tourné
Après la séquence d’ouverture et les mystères de la chirurgie esthétique, on découvre la véritable introduction du jeu, qui n’est autre que le tout début du premier film Le Parrain : le mariage de Connie Corleone, la fille du Don. Là encore, le jeu a marqué des points à mes yeux : il restitue brillamment la scène où Luca Brasi, la “gorille” du Don, répète son discours de félicitations (…et j’espère que leur premier enfant sera un garçon, sic.).
Le Parrain rencontre aussi Tom, la mère du protagoniste, qui demande au Don d’aider le jeune homme à se remettre sur pied, car il a fréquenté la mauvaise bande. Il faut d’ailleurs prendre cette “remise sur pied” au sens littéral : après que le Parrain a envoyé Luca Brasi se charger de remettre le garçon dans le droit chemin, notre héros est allongé par terre pendant que ses camarades, quelques jeunes délinquants déjà bien pourris, le rouent de coups au sol. Bien sûr, nous leur rendons aussitôt la monnaie de leur pièce : avec l’aide de Brasi (et le lancement d’une longue séquence de tutoriel), nous pouvons les corriger un par un.
Par la suite, le scénario prend encore plusieurs tournants intéressants et suit avec un professionnalisme surprenant l’histoire du film, sans trop brutalement y mettre les doigts, tout en développant aussi ses propres fils narratifs de manière sérieuse.
Pendant longtemps, j’ai été vraiment satisfait de l’histoire : elle est très immersive et s’accorde remarquablement bien avec le film original. Malheureusement, à un certain moment, le récit retombe quand même assez nettement, et l’on y trouve aussi quelques absurdités agaçantes : dans un passage, par exemple, Fredo, le fils mollasson du Don, arrose à tout-va les gangsters qui nous poursuivent, alors que tout fan un minimum sérieux de The Godfather sait parfaitement qu’en réalité il n’a jamais été capable de simplement prendre une arme en main…
Bon, ce sont des détails, ce n’est pas pour cela que j’ai mis moins de 70 pour cent au jeu… La première vraie claque est venue quand j’ai mieux pris la mesure de son maniement. En mode TPS, cela passe encore, même si la gestion de caméra assez calamiteuse m’a déjà épuisé plusieurs fois. Quant à la partie baston, que j’ai déjà évoquée, elle a été gérée assez maladroitement : c’est à la fois inutilement compliqué et étrangement pataud. Avec le bouton droit de la souris, on peut sélectionner un ennemi, puis, à l’aide de différentes touches, lui coller des coups de droite ou de gauche, l’écraser contre un mur, lui donner un coup de pied dans le ventre, l’attraper à la gorge, et quand il est suffisamment affaibli, l’exécuter d’un seul geste en lui brisant la colonne vertébrale ou les cervicales.
Sur le papier, cela paraît évidemment très excitant, mais malheureusement, on est très loin d’un miracle à la Mortal Kombat. Techniquement, l’ensemble est assez pitoyable, à cause en partie des animations mollassonnes, en partie des commandes maladroites, mais aussi parce que l’ennemi se bat la plupart du temps d’une façon si lamentable qu’on peut le démolir à la simple baffe, sans même chercher à faire plus sophistiqué.
Les fusillades sont un peu plus agréables, mais même là, The Godfather reste à des années-lumière des affrontements façon Max Payne, surtout à cause d’une intelligence artificielle d’une stupidité consternante.
On peut certes améliorer nos techniques de combat et de tir à l’aide des points d’expérience, mais pour être honnête, je n’ai pas vraiment constaté de différence majeure…
L’auto-école des boulets rulez
Cela dit, la partie TPS n’a jamais été le point fort des clones de GTA, donc je ne m’en plaindrais même pas vraiment… En revanche, ce qui est tout simplement HOR-RI-BLE dans ce jeu, c’est la conduite. Je ne sais pas quel malheureux manche on a chargé de concevoir la modélisation physique du comportement des voitures, ainsi que le modèle de conduite lui-même, mais j’ose espérer ne jamais avoir à recroiser son travail dans un autre jeu, quel qu’il soit. Les véhicules se déplacent comme s’ils glissaient sur du savon, et dès qu’ils décrochent un tout petit peu, ils partent immédiatement en tête-à-queue, au point qu’il devient presque impossible de les remettre droits.
Avant que vous ne fassiez une remarque sur mes talents de pilote, ou que vous veniez me dire que oui mais ce sont des voitures d’époque : dans Mafia (qui simulait réellement à merveille la conduite des voitures anciennes), le modèle de conduite était tout simplement excellent, et je suis aussi retourné jeter un coup d’œil à Need for Speed: Most Wanted (je ne comprends toujours pas pourquoi ils n’ont pas recruté des développeurs de cette équipe pour The Godfather) et, là aussi, conduire relevait du bonheur pur.
Comme si cela ne suffisait pas, il y a encore un bug atrocement agaçant dans le jeu : les voitures réagissent souvent avec un retard monstrueux à la touche que j’ai pressée. J’avais déjà freiné, mais ma caisse continuait de filer droit devant, jusque dans le mur ! Eh bien bravo, quel grand travail…
Inutile de maquiller la vérité : c’est moche
Quand les premières images de The Godfather sont arrivées à l’époque, tout le monde ouvrait de grands yeux admiratifs, mais une fois le voile Photoshop tombé sur la version finale, le résultat s’est révélé franchement déprimant.
Le problème, ce ne sont même pas les personnages, car les modèles humains ont été vraiment bien travaillés, mais tout le reste : les décors pauvres, les textures ternes, grises et basse résolution sur les murs, les effets 3D incroyablement rares et faiblement réalisés. J’ai cru tomber de ma chaise lorsque j’ai vu, par exemple, que l’ombre sous les voitures n’était qu’une plaque grise horizontale, et je pourrais encore continuer à énumérer les trouvailles techniques qui rappellent le tout premier Tomb Raider.
Et il n’y a pas davantage de quoi féliciter les modèles de voitures de The Godfather : on en croise déjà très peu de types différents, et ceux qu’on voit ont un aspect d’une négligence affligeante, avec un nombre de polygones très limité.
S’il vous plaît, chers développeurs, nous sommes en 2006 (au moment où j’écris ces lignes), sortir des éléments graphiques pareils, qui plus est sous le nom de l’éditeur de jeux le plus puissant et le plus prolifique de la planète à l’heure actuelle, c’est terriblement gênant. Même les graphismes de Grand Theft Auto 3, sorti en 2002 (dans sa version PS2), font mieux que ça – à l’exception, bien sûr, des modèles humains.
Little Theft Auto
Au-delà de ses graphismes, le fonctionnement même du jeu laisse lui aussi franchement à désirer. Et pourtant, sur le papier, les développeurs avaient aligné d’excellentes idées sur la manière de faire carrière dans le grand banditisme. Tout détailler ici prendrait beaucoup trop de temps, mais l’essence du jeu repose en réalité sur le “respect” : plus on est respecté, plus on grimpe dans la hiérarchie de la famille Corleone, plus on gagne d’argent, etc. On peut par exemple se constituer un petit pactole en entrant dans différents bars, lieux de divertissement ou boutiques, en giflant un peu les commerçants, puis en les voyant se mettre à payer. En théorie, on peut aussi améliorer notre capacité de persuasion grâce aux points d’expérience, mais pour être honnête, je n’y ai pas vu grand intérêt quand une ou deux baffes suffisent déjà à les faire obéir…
Mon vrai problème avec l’argent, c’est plutôt que je n’ai vu absolument aucun intérêt à en accumuler beaucoup. Il y a si peu de choses sur lesquelles le dépenser, et l’on amasse une fortune si rapidement, qu’au bout d’un moment il devient totalement inutile de perdre son temps à racketter des commerçants, puisque, même sans cela, on ramasse déjà bien assez de liquide.
Au-delà de l’argent, The Godfather n’est malheureusement qu’un clone de GTA atrocement dépouillé. Il n’y a pas de missions de police, d’ambulance, de pompiers, de livraison de pizzas ou autres, et en dehors d’un choix de voitures déjà assez maigre, il n’y a ni moto, ni bateau, ni avion, ni même des véhicules un peu plus intéressants, ni aucune de ces autres possibilités amusantes dont on pouvait se gaver dans San Andreas, mais qui étaient déjà présentes dès GTA 3.
Message aux développeurs : attention aux chevaux et aux têtes de cheval !
J’attendais donc énormément The Godfather, et la déception a été à la hauteur de cette attente. Peu importe que l’atmosphère des films ait été habilement retranscrite, peu importe qu’entendre la voix de Marlon Brando dans le jeu soit réellement saisissant, sur le plan technique, cela ne tient tout simplement pas vraiment debout. C’est un jeu en apparence complexe mais en réalité assez linéaire, que l’on boucle d’une façon relativement rectiligne, lourd à manier, pas très beau, et qui ne doit son salut, au-delà de son lien avec le film, qu’au fait qu’on a toujours envie de savoir comment l’histoire va continuer. Il y a de bonnes idées, par moments c’est vraiment prenant et intéressant, puis le jeu vous coupe de nouveau l’envie dès qu’il faut monter dans une voiture pour faire un peu de luge. Quel gâchis : avec autant d’argent, on aurait pu en tirer bien davantage, il aurait simplement fallu confier le développement à Rockstar…
-BadSector(2006)-
Pour :
+ L’atmosphère des films a bien été retranscrite
+ Le scénario est assez bien développé pendant un bon moment
+ Le dernier travail de doublage / d’interprétation de Marlon Brando
Contre :
– Un modèle de conduite atrocement nul
– Une partie TPS faiblarde
– Des graphismes faibles (même en 2006)
Éditeur : Electronic Arts
Développeur : Visceral Games
Style : TPS, GTA-like
Sortie : 21 mars 2006










