Mercy – L’innocence n’est qu’un taux d’erreur

CRITIQUE DE FILM – Mercy part d’une idée solide: un tribunal à l’IA, une peine capitale, un compte à rebours, et une enquête menée à travers des écrans. Le film est nerveux et sait créer de la tension, mais son univers et sa logique scénaristique se fissurent à plusieurs reprises. Rebecca Ferguson, elle, maintient le tout à flot – sans elle, l’ensemble s’écroulerait bien plus vite.

 

Timur Bekmambetov est, en pratique, le grand maître des films « racontés par les écrans » (ordinateurs portables, téléphones, caméras de surveillance, fenêtres de chat, appels vidéo, traces numériques) – une forme où l’histoire ne se contente pas d’utiliser des écrans, mais se construit littéralement à partir d’eux. Le procédé reflète une vie contemporaine devenue impitoyablement centrée sur les écrans, et il va souvent, de manière assumée, à l’encontre des « règles » du langage cinématographique classique: on n’y retrouve pas rarement une texture de caméra de téléphone, avec l’illusion de séquences « retrouvées ». Bien sûr, Bekmambetov n’a pas vécu uniquement dans ce registre: il suffit de repenser aux excellents Night Watch et Day Watch, qui avaient visé juste à leur époque. Mais avec Profile, et comme producteur sur Unfriended, Searching et Missing, son nom s’est tellement confondu avec cette tendance qu’il en est devenu, aujourd’hui, le visage le plus immédiatement reconnaissable. Mercy ne fait pas que s’inscrire dans cette tradition: c’en est une évolution vive, fraîche et inventive, portée notamment par la présence magistrale de Rebecca Ferguson.

 

 

Un tribunal IA qui ne demande rien: il condamne

 

Mercy se déroule dans un Los Angeles de futur proche, où la criminalité a grimpé à un point tel qu’on a créé le « Mercy Court » – un tribunal piloté par une intelligence artificielle, chargé de trancher des affaires passibles de la peine de mort lorsque la probabilité de culpabilité de l’accusé est jugée « statistiquement exceptionnellement élevée ». Sur le papier, cela peut même sembler équitable: l’accusé obtient un accès complet aux preuves et au dossier pour démontrer son innocence. Sauf que tout doit être fait sous une limite de temps impitoyable: l’horloge tourne, et le système ne cache même pas qu’il accueille l’accusé avec une décision déjà quasi prête. Le protagoniste, le détective Chris Raven (Chris Pratt), se retrouve précisément sur ce siège, face à la juge Maddox (Rebecca Ferguson), qui lui annonce avec une froide assurance que, selon les calculs, il est pratiquement certain qu’il a tué sa femme, Nicole (Annabelle Wallis). Chris est en plus un alcoolique rechuteur, avec des souvenirs fragmentaires de la nuit décisive, et pourtant il affirme être innocent. Il n’a pas d’autre voie: il doit extraire la vérité des dossiers, des traces et de l’aide de sa partenaire Jaq Diallo (Kali Reis), une vérité qui l’entraîne toujours plus loin et ressemble de moins en moins à une « simple » affaire de meurtre.

Dans sa meilleure version, ce thriller raconté par les écrans peut faire grimper la tension à un niveau brutal: il distille l’information, égare, impose un rythme, et aspire le spectateur comme s’il enquêtait lui-même. Dans ses moments plus faibles, il peut devenir statique, claustrophobe, et se réduire à une monotonie de « fenêtres à regarder », faite de messages, de recherches et de clics. Mais Mercy sait exactement comment éviter ce piège: en utilisant la reconstruction des scènes de crime par IA, le film élargit l’espace, injecte une vraie sensation de mouvement, d’action et de présence physique dans une histoire qui, entre d’autres mains, aurait pu rester une banale enquête numérique. Le choix est à la fois intelligent et nécessaire, et Bekmambetov prouve ici que ce langage cinématographique n’est pas une impasse, à condition de ne pas se contenter de répéter les mêmes deux ou trois astuces. Mercy paraît réellement frais, et laisse entendre qu’il reste de vraies réserves dans cette approche.

 

Chris Pratt se délite, Rebecca Ferguson donne un pouls au programme

 

Dans le rôle de Chris Raven, Chris Pratt fonctionne très bien: il est traversé de panique, de colère, de peur et de cette détresse brute de quelqu’un qui sait qu’il peut perdre sa vie d’une minute à l’autre. Son enquête est fébrile, minutieuse mais logique, et le film n’esquive pas le fait que cet homme est plein de faiblesses et de mauvaises décisions, qu’on ne peut pas effacer avec un simple « je suis innocent ». Dans les scènes les plus tendues, il peut paraître un peu raide, comme s’il ne trouvait pas toujours la bonne tonalité, mais, dans l’ensemble, il porte ce calvaire au rythme de charge sous contrainte de temps. L’une des ironies les plus réussies du film, c’est pourtant Rebecca Ferguson: elle incarne une juge IA, mais c’est elle qui apporte les couches les plus fines. Actrice puissante, elle crée précisément en se retenant: elle garde Maddox dans une discipline mécanique tout en laissant affleurer une complexité progressive. Sa Maddox est obsédée par la « vérité pure », et au fil du film elle gagne en nuances, elle devient plus humaine dans l’effet produit, sans que le scénario ne cherche jamais, par un procédé facile, à la transformer en véritable être humain. Kali Reis dispose de moins de subtilités à jouer, mais sa présence est forte, et en tant que championne du monde de boxe elle convainc naturellement dans les séquences de combat rapproché.

Au total, Mercy est une enquête rapide, tendue, menée à une allure désespérée autour d’un crime brutal. Mais le film laisse aussi beaucoup de questions ouvertes et n’explore pas complètement certaines pistes pourtant prometteuses. Sans spoiler: le Mercy Court est présenté comme une « solution d’état d’urgence » née d’un dérapage de la criminalité, et Maddox pousse ce récit dans des vidéos promotionnelles qui servent à vendre le système à la société. Ces pubs sont saturées de violence, de peur et de criminalité, tandis que les images de rue montrées dans le film insistent davantage sur la misère, la désagrégation et l’absence d’espoir. On peut bien soutenir qu’un système de peine de mort géré par IA serait dissuasif, sauf que même la peine de mort réelle ne fonctionne pas ainsi, ce qui rend l’hypothèse, au minimum, très audacieuse. Et c’est là que se loge l’un des manques les plus flagrants du film: la vie de Chris dépend d’un système qu’il soutenait auparavant, on en voit les failles, mais le scénario n’ose pas vraiment entrer dans le cœur du problème, à savoir à quel point ce dispositif est un terrain idéal pour la manipulation. Deepfakes, perceptions truquées, mensonges hyperréalistes: quand un film bâtit son intrigue sur des menaces IA, c’est précisément le sujet que sa prémisse réclame. Et pourtant, l’occasion est largement laissée de côté.

 

Quand la bonne idée se bat avec sa propre logique

 

Cette construction de monde à moitié aboutie entraîne, par endroits, des impossibilités logiques et statistiques. Le postulat du film est que la peine capitale « infaillible » prononcée par une IA ne l’est finalement pas, ce qui est déjà un scandale si le système est conçu pour exécuter des accusés. C’est à la fois choquant et profondément injuste. Or, en parallèle, un fil narratif fait du fait de sauver le Mercy Court et de préserver le système IA une étape du parcours héroïque de Chris. Si ce tribunal est aussi autoritaire et aussi défaillant, comme le montre le film, le préserver n’a rien d’un acte héroïque, et pourtant l’histoire cherche à le lire ainsi. Cela ne tient pas. D’autres accrocs, sans spoilers majeurs, apparaissent aussi: le scénario semble parfois argumenter contre lui-même, et certaines situations sont traitées comme si le film ne saisissait pas pleinement les conséquences de son propre monde. Mercy se saisit clairement de sujets actuels et sensibles, mais on ne voit pas toujours s’il adopte une position réellement cohérente.

Malgré tout, Mercy demeure un thriller d’enquête plaisant, sinueux, complexe et étonnamment riche en action. L’un des atouts de ce format « par écrans » est son coût réduit et sa logistique facile: les personnages communiquent via des écrans, y reçoivent l’information, s’y parlent, y sont enregistrés, souvent un ordinateur et un téléphone suffisent. Mais cette force peut se retourner en faiblesse: il faut une idée vraiment créative, sinon tout devient un flux de messages claustrophobe. Le format offre pourtant des possibilités: Host a fonctionné avec des astuces bon marché, tandis que Searching a touché juste grâce à un récit solide et une performance centrale remarquable. La plupart des films du genre restent enfermés dans la perspective de l’écran. Mercy, lui, est le plus fort lorsqu’il reste fidèle à cet univers tout en ouvrant réellement l’espace grâce aux reconstructions futuristes, évitant la monotonie et dessinant même une voie possible pour l’évolution de ce langage.

 

Bon rythme, interprétations solides, mais quelques nœuds restent dans le scénario

 

Avec l’idée des reconstructions, Chris Pratt tient un rôle principal largement convaincant, et Rebecca Ferguson est tout simplement excellente en juge IA. Mais certains rebondissements passent trop vite: même sur grand écran, il arrive qu’on cligne des yeux et qu’un détail essentiel se soit déjà envolé. Par ailleurs, certaines machinations et certains plans de personnages paraissent fragiles, et l’univers n’a de cohérence que superficiellement. Le scénario comporte indéniablement de très bons éléments, mais aussi quelques passages frustrants où l’on sent clairement qu’une version supplémentaire aurait été nécessaire pour que tout s’emboîte parfaitement. Cela reste néanmoins une escapade SF réussie: le film ose repousser les règles du genre, et livre au final un mystère de meurtre technothriller divertissant, capable de maintenir l’attention jusqu’au bout.

-Herpai Gergely « BadSector »-

Mercy

Direction - 6.2
Acteurs - 5.6
Histoire - 6.2
Musique/Audio - 6.8
Ambiance - 5.6

6.1

CORRECT

Mercy s’appuie sur une idée de départ solide pour bâtir un thriller d’enquête tendu et nerveux, dont le cadre du tribunal piloté par une IA renforce la résonance très actuelle. Le jeu tout en finesse de Rebecca Ferguson, à la fois discret et marquant, tire nettement le film vers le haut, tandis que le récit numérique s’offre quelques mises à jour réellement malines. Reste que la construction du monde et la logique interne flanchent par endroits, et le film ne frappe pas aussi fort que le mériterait sa prémisse.

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