Peaky Blinders : L’homme immortel – Vieille lame, tranchant plus émoussé

CRITIQUE DE FILM – Peaky Blinders : L’homme immortel ne cherche pas à s’imposer en réécrivant le mythe Shelby, mais en soufflant une fois de plus sur des braises que l’on croyait depuis longtemps éteintes. Steven Knight et Tom Harper savent parfaitement quel monde ils doivent remettre devant nous : la fumée, la boue, le deuil, les costumes, la rage et cette autodestruction sombrement élégante qui rendait la série si attachante. Quand le film retrouve ce vieux rythme, il garde encore du poids, de l’allure et un peu de ce fil de rasoir qui faisait sa force. Le problème, c’est qu’il passe trop de temps à tripoter d’anciennes blessures, à invoquer les mêmes fantômes et qu’il peine parfois à trouver une douleur nouvelle capable de nous atteindre avec la même violence.

 

Quand nous avons quitté pour la dernière fois la bande de Birmingham, la famille Shelby ne ressemblait déjà plus à un simple clan de gangsters, mais à une dynastie criminelle en train de se débattre dans le décor de sa propre tragédie. L’affrontement final entre Tommy Shelby et Michael, rongé par le ressentiment, le domaine piégé à la dynamite puis soufflé, le dernier souper de Tommy, persuadé d’être condamné, et ce chef surgissant à cheval des flammes de sa propre tombe composaient ensemble une conclusion à la fois théâtrale, excessive et curieusement élégante. Tommy disparaissait vers l’horizon, laissant derrière lui un empire en ruines, comme un tas de cendres encore fumantes.

À l’époque, cela fonctionnait très bien comme fin, même si plusieurs portes restaient volontairement entrouvertes. Que deviendrait Tommy ? Que resterait-il de la machine criminelle et financière qu’il avait bâtie ? Et qui prendrait les rênes s’il se retirait définitivement ? Steven Knight ne s’était évidemment pas laissé autant d’espace par hasard. Mais si L’homme immortel sait encore frapper juste par moments, il donne trop souvent l’impression de remettre sur le feu les recettes les plus éprouvées de la série, cette fois avec une mise en scène de cinéma et un visage un peu plus cérémonieux.

 

 

Tommy revient, mais le film s’enlise trop longtemps dans son deuil

 

Le film reprend environ cinq ans après la fin de la série, à l’orée de la Seconde Guerre mondiale, en 1940, alors qu’au-dessus de Birmingham plane déjà non seulement le poids du passé, mais aussi l’ombre des bombardements. Tommy s’est retiré du centre du pouvoir, mais le traumatisme de la Première Guerre mondiale, la culpabilité qu’il porte vis-à-vis des morts de sa famille et le poison de son propre passé continuent de le ronger de l’intérieur. Il n’est pas devenu un ermite illuminé, mais un homme qui se consume dans une demeure de campagne, écrit ses mémoires et partage ses journées avec ses fantômes. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le manuscrit sur lequel il travaille s’intitule lui aussi L’homme immortel.

L’absence de Tommy a pendant ce temps produit son propre héritage empoisonné à travers Duke, que la dernière saison présentait encore comme une figure secondaire dangereuse, et qui apparaît ici sous les traits de Barry Keoghan en héritier nerveux, abîmé et bravache. Duke essaie de grandir dans l’ombre de son père à coups d’imprudence, en volant des munitions aux soldats britanniques et en se rapprochant même de l’ennemi à travers Beckett, que Tim Roth incarne à la fois comme conspirateur fasciste et faux père venimeux. Knight rapproche ainsi enfin l’ennemi ultime de l’univers Peaky Blinders, jusqu’ici plus suggéré qu’incarné : les nazis.

Ceux qui tiennent encore debout après le bain de sang de la série sont évidemment de retour. Johnny Dogs, bras droit fidèle de Tommy, Charlie l’oncle solide, et Ada, toujours conscience la plus lucide de la famille, reprennent leur place. Ada a suivi le conseil de son frère, s’est tournée vers la politique et tente de faire quelque chose d’utile de sa vie dans la ville. Pourtant, le scénario de Knight passe un peu trop de temps à tourner ostensiblement autour de ceux qui ne sont plus là, comme si le film lui-même ne savait pas s’il voulait les pleurer ou les remplacer.

 

De nouveaux visages arrivent, mais peinent à sortir de l’ombre des anciens

 

Ce sentiment de manque colle au film d’un bout à l’autre, et il ne parvient jamais vraiment à s’en débarrasser. À tel point que l’on sent parfois presque trop clairement quel nouveau personnage est censé reprendre la place de quel absent. Stephen Graham surgit ainsi en sorte de caïd de Liverpool rappelant Alfie, et même s’il semble parfaitement à l’aise dans ce monde sale et raffiné, Tom Harper ne fait presque rien de lui. L’autre tentative évidente de remplacement, c’est Kaulo, incarnée par Rebecca Ferguson, qui arrive comme la jumelle mystique de l’ancienne amante rom de Tommy – et mère de Duke – avec des intentions douteuses et un accent qui l’est tout autant. Faire revivre la mémoire de personnages aussi aimés n’a rien de simple, surtout quand l’odeur du remplacement finit par remonter à la surface.

Malgré cela, l’univers si particulier des Shelby, avec ses manteaux de cuir bruns, ses costumes impeccables, son alcool fort, sa boue et sa crasse, a été restauré avec soin. La photographie de George Steel donne à ce Birmingham humide et hivernal une ampleur encore plus belle et plus noble que celle de la série. Côté musique, Antony Genn et Martin Slattery ramènent sans problème la tension attendue, avec en prime l’inévitable nouveau moment signé Nick Cave. Et pour les habitués, le film aligne aussi les images qui réveillent immédiatement les vieux réflexes, comme celle de Tommy traversant à cheval une Birmingham bombardée, éclaboussée de boue de porcherie.

 

Grand drame, grandes poses, impact plus faible

 

Sur le papier, les manœuvres de Duke, Kaulo et Beckett devraient suffire à propulser le film vers un final incendiaire. Le problème, c’est que ce qui aurait pu se construire lentement, salement et magnifiquement sur toute une saison doit ici être compressé dans 112 minutes, et cette compression se sent en permanence. Les grands retournements, les mouvements des personnages et les jeux de pouvoir n’obtiennent jamais le même poids que dans la série. Le résultat ne frappe donc pas avec la force qu’il devrait avoir.

Steven Knight est au meilleur de lui-même lorsqu’il laisse filtrer un peu d’humour noir dans cette posture grave habituelle et qu’il s’aventure vers des thèmes plus intéressants, comme la marchandisation du deuil en pleine guerre. Dans ces moments-là, le film cesse d’être un simple exercice de nostalgie. Puis il retombe dans cette grandiloquence tragique qui, à force de s’enivrer d’elle-même, devient parfois moins imposante que franchement trop appuyée. Les émotions à la taille de Shakespeare basculent alors par moments dans un mélodrame bien trop chargé.

La présence de Cillian Murphy et Barry Keoghan suffit toutefois à remettre bien des choses d’aplomb. Leur chimie père-fils est assez forte pour retenir le regard, même quand le film commence à tourner autour de sa propre image. Ce retour reste inégal, dit parfois trop de fois la même douleur, mais il lui reste encore du poids. Et si cela devait vraiment être le dernier grand acte de la bande de Birmingham, alors au moins le rideau tombe avec de la fumée, du sang et une certaine dignité amère.

-Gergely Herpai « BadSector »-

 

Peaky Blinders : L’homme immortel

Direction - 5.4
Acteurs - 8.2
Histoire - 4.6
Visuels/Musique/Sons - 8.2
Ambiance - 6.2

6.5

CORRECT

Peaky Blinders : L’homme immortel ne frappe jamais aussi fort que la série dans ses plus grands moments, parce qu’il passe trop de temps à caresser sa propre légende au lieu d’ouvrir de nouvelles plaies. Cillian Murphy et Barry Keoghan le tirent malgré tout hors de la simple nostalgie, et lorsque l’image, la musique et la rage se rejoignent enfin, on revoit encore briller l’ancienne lame. Cette fois, pourtant, elle s’enfonce moins profond.

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BadSector is a seasoned journalist for more than twenty years. He communicates in English, Hungarian and French. He worked for several gaming magazines – including the Hungarian GameStar, where he worked 8 years as editor. (For our office address, email and phone number check out our impressum)

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