CRITIQUE DE FILM – Feels Like Home est à la fois un thriller surréaliste et un cauchemar hongrois d’une familiarité grinçante : après l’enlèvement de Rita (Rozi Lovas), elle se réveille dans un appartement où une « famille » affirme, avec une certitude implacable, qu’elle est Szilvi (Rozi Lovas) – leur fille disparue depuis des années. La mise en scène de Gábor Holtai joue finement avec l’identité, la loyauté et cette violence feutrée, à la fois douce et suffocante, qui, dans la vraie vie, suffit déjà à donner des frissons. Le film tire parfois trop long sur la laisse, mais il aligne suffisamment de séquences fortes, d’images marquantes et d’éclats de jeu pour que l’on ne retienne pas « oui, encore un film hongrois moyen », mais « enfin : une allégorie intelligente qui pique le système en place » – à condition, bien sûr, d’avoir envie de le lire ainsi.
En surface, Feels Like Home est un thriller singulier, surréaliste : Rita (Rozi Lovas) disparaît, puis reprend connaissance dans l’appartement d’inconnus – le « foyer » soigneusement agencé, stérile, de la famille Árpád (Árpád – Tibor Szervét ; Nóri – Dorka Gryllus ; Gergő – Kornél Simon ; Marci – Áron Molnár ; Brúnó – Soma Simon). Ici, pas de tâtonnements, pas de questions prudentes, pas d’hésitations : ils savent que Rita (Rozi Lovas) est en réalité Szilvi (Rozi Lovas), point final. Rita (Rozi Lovas) est tout aussi sûre de son identité, sauf que son instinct de survie tourne plus vite que ses raisonnements : si elle veut sortir vivante, elle doit endosser le rôle de Szilvi (Rozi Lovas), tandis qu’au-dedans la ronge la même question – qui sont-ils, que veulent-ils, et à quel moment la réalité a-t-elle déraillé de ses propres rails ?
Le point de départ fait un clin d’œil discret au film d’Alain Delon de 1967, Ördögien öné (Diaboliquement vôtre) : là aussi, l’identité imposée sert de moteur, là aussi le jeu oppressant commence par un réveil où d’autres prétendent décider qui vous êtes. Sauf que Feels Like Home ajoute une couche : ici, ce n’est pas une seule supercherie qui serre l’étau, c’est une « réalité » complète, fabriquée à huis clos, qui avale l’héroïne. Le film ne demande pas seulement si vous croyez ce qu’on vous dit ; il demande combien de temps vous tenez avant que vos propres souvenirs – vos propres phrases – ne vous reviennent dans la bouche comme des mots étrangers.
Et c’est là que Feels Like Home devient plus qu’un « simple » thriller : une allégorie très hongroise, très contemporaine. Cette « famille » (Árpád – Tibor Szervét ; Nóri – Dorka Gryllus ; Gergő – Kornél Simon ; Marci – Áron Molnár ; Brúnó – Soma Simon) n’est pas seulement étrange ; elle est la miniature d’un système. L’appartenance y est un ordre, l’affection une condition, la foi une obligation – et si vous ne croyez pas, on vous aidera à croire. Pas forcément parce qu’ils seraient « mauvais », mais parce que, pour eux, c’est cela, l’ordre ; et l’ordre ne se discute pas ici : il se répète, comme un rite.
Un faux foyer où le sourire aussi est un ordre
La réalisation de Holtai est la plus forte lorsqu’elle ne cherche pas la tension classique du « qui surgit dans l’ombre », mais ce horror du quotidien où tout le monde reste poli pendant que l’air se raréfie. La captivité de Rita (Rozi Lovas) ne se mesure pas toujours en chaînes et en gifles – elle se mesure en routines, en règles, en gestes imposés. Le film comprend que la manipulation est rarement spectaculaire, mais toujours répétitive : la même phrase, le même « ma chérie », la même intimité forcée, jusqu’au moment où l’on se surprend à répondre par réflexe, parce que c’est plus simple que de résister.
Árpád (Tibor Szervét), dans cet espace, n’est pas « seulement » le père ; il est la gravité de l’appartement : tout s’aligne sur lui, tout reçoit de lui son sens, et tout se mesure à son regard. Marci (Áron Molnár) est l’exécutant croyant – ce type d’homme qui a soif d’amour, et qui, pour cette raison, est capable de se raconter n’importe quelle brutalité comme une « cause sacrée », avec des méthodes dures, manipulatrices, marquées par une logique de police politique. Nóri (Dorka Gryllus) est le visage doux du régime : elle emballe l’horreur dans une serviette, la tend avec un sourire, et parle de la « famille » comme d’un remède universel. Gergő (Kornél Simon), lui, ne devient pas fou devant l’absurde ; il s’y glisse – parce que c’est plus confortable que de poser des questions. Détail parlant : Soma Simon, qui incarne Brúnó, est le fils de Dorka Gryllus et de Kornél Simon dans la vie – et sa présence n’a rien de « mignon » ; elle ajoute un nœud à l’estomac, comme un futur qui apprend déjà, dans cette pièce, ce qui est censé être normal.
Ce qu’il y a de plus effrayant, c’est que le film ne surligne jamais, au gros marqueur rouge, un « vous êtes des monstres ». La famille Árpád (Árpád – Tibor Szervét ; Nóri – Dorka Gryllus ; Gergő – Kornél Simon ; Marci – Áron Molnár ; Brúnó – Soma Simon) n’est pas une caricature – plutôt un miroir déformant. Et c’est cela qui rend le thriller réellement surréaliste : pas parce qu’il s’y passe des « choses bizarres », mais parce que trop d’éléments y sont douloureusement reconnaissables.
Orwell au salon, culte de la personnalité à table
La lecture politique de Feels Like Home n’a rien d’un ajout plaqué – elle s’impose, presque mécaniquement. L’« anti-famille » (Árpád – Tibor Szervét ; Nóri – Dorka Gryllus ; Gergő – Kornél Simon ; Marci – Áron Molnár ; Brúnó – Soma Simon) fonctionne comme un micro-système dictatorial : il y a un « chef », une foi, une faute, une rééducation, et cette logique qui traverse tout – si le récit ne colle pas, on corrige le récit, pas la réalité. Dans ce cadre, l’identité de Rita (Rozi Lovas) n’est pas une affaire privée ; c’est un projet : réécrivable, assignable, et, au bout du compte, « officialisable » d’un coup de tampon. L’atmosphère orwellienne tient précisément à son refus de l’affiche : elle ne hurle pas « dictature ! », elle murmure « ne t’inquiète pas, nous savons qui tu es ».
L’univers visuel, qui convoque les années 1980, ajoute une couche sombre. Árpád (Tibor Szervét) utilise un appareil photo archaïque ; le développement devient un rituel ; et l’appartement semble recréer l’époque comme si quelqu’un avait volontairement remonté le temps – pour que la « sécurité » du passé fasse office de menottes au présent. Et lorsque Árpád (Tibor Szervét) se baigne littéralement dans le culte de la personnalité familial, artificiellement fabriqué autour de lui, ce n’est pas seulement glaçant, c’est d’une clarté douloureuse : des séquences à l’énergie de petit secrétaire général, où l’amour n’est pas un sentiment, mais une propagande.
On peut lire tout cela comme une guerre entre la « famille » et la liberté individuelle – et on peut le lire plus concrètement encore, tant, en Hongrie, les deux ne sont que rarement éloignées l’une de l’autre. L’engagement public d’Áron Molnár rend Marci (Áron Molnár) particulièrement intéressant : le personnage condense la psychologie de la loyauté et de la croyance, cet homme qui n’est pas forcément « mauvais », mais qui veut désespérément appartenir à quelque chose – et, pour cela, choisit la logique du « chef » plutôt que sa propre conscience. Il incarne précisément le type de figure qu’il fustige le plus souvent dans ses vidéos Facebook ; son interprétation en devient d’autant plus piquante, et étonnamment neuve.
Des interprétations au cordeau
L’une des armes les plus solides du film, c’est sa distribution. Le rôle de Rita (Rozi Lovas) relève d’un véritable parkour de survie : il faut trembler, jouer, improviser, tout en protégeant ce noyau têtu qui répète « je ne suis pas ça ». Rozi Lovas ne compose pas une victime hystérique ; elle incarne une femme qui évalue progressivement le terrain pour tenir debout, et qui, lorsque c’est nécessaire, endosse le mensonge – pour pouvoir, plus tard, rendre coup pour coup.
Marci (Áron Molnár) est un rôle ingrat, parce qu’il serait facile d’en faire une marionnette « sectaire » à une dimension. Molnár montre, au contraire, le vide intérieur qui nourrit le fanatisme : la faim d’amour, le besoin d’être validé, cette croyance obstinément enfantine que, si l’on y croit assez fort, la « famille » finira par devenir une famille. Marci (Áron Molnár) n’en est pas pour autant absous – il en devient plus inquiétant, parce qu’il est compréhensible, parfois même attachant par endroits, alors même que ce qu’il fait nous révulse.
Árpád (Tibor Szervét), lui, est proprement terrifiant. Tibor Szervét ne crie pas, ne frappe pas : il sourit, parle lentement, et ce qui glace, c’est précisément le plaisir tranquille qu’il prend à exercer un pouvoir qui lui paraît « naturel ». Dorka Gryllus, en Nóri (Dorka Gryllus), trouve à la perfection ce ton de cruauté aimable – ce chantage affectif toujours lisse, toujours doux, et donc si difficile à contrer. Kornél Simon, en Gergő (Kornél Simon), saisit l’absurde normalisé : cet état où l’on ne questionne plus, où l’on hausse les épaules, où l’on obéit. Leur fils dans la vie, Brúnó (Soma Simon), ajoute une étrangeté diffuse : non pas l’« enfant inquiétant » de manuel, mais un vrai gamin, trop naturellement à sa place dans cet écosystème de mensonges.
Imparfait, mais rarement aussi nécessaire
L’une des plus grandes qualités de Feels Like Home, c’est d’être à la fois intelligent et réellement important. Non parce qu’il aurait un « message », mais parce que son histoire fonctionne, que son humour est sombre, que sa satire vise juste, et qu’il reste capable, comme thriller, de retenir l’attention. La couche politique ne remplace pas le récit : elle en procède. Oui, on comprend assez vite de quoi il retourne, et, une fois l’idée saisie, la seconde moitié peut paraître un peu trop explicite – surtout si l’on consomme beaucoup d’œuvres bâties sur le sarcasme politique. Mais Feels Like Home demeure, même là, acceptablement tendu : il ne cherche pas à « faire de l’art » en brouillant les pistes, il ajoute plutôt une couche, pour que la douleur soit certaine.
Le principal reproche est simple : le film est trop long. Au milieu, il existe un passage où le rythme retombe, où certains tours de piste se répètent, et où l’on imagine sans peine 10 à 15 minutes en moins, pour garder l’étreinte constante. Les pics, eux, fonctionnent toujours – ils arrivent simplement un peu plus tard qu’ils ne le devraient. En échange, la fin ne claque pas comme « bon, c’est terminé », mais comme « bon, on va en parler » – et, pour un film hongrois, c’est déjà, en soi, un signe rare et franchement bon.
Et surtout : ce n’est pas le type de film qui acquiesce au NER tout en prétendant « seulement divertir ». Si l’on suit son fil, Feels Like Home attaque le NER, au sens figuré, de manière très nette – précisément parce que la logique du pouvoir n’y apparaît pas comme un ennemi extérieur, mais comme un réglage familial par défaut. Rien à voir avec certaines productions récentes devant lesquelles on se contente de se tortiller, mal à l’aise – voir le cas de Magyar menyegző. Feels Like Home, au contraire, fait ce que savent faire, ensemble, un bon thriller et une bonne satire surréaliste : divertir, serrer la gorge, et laisser en vous des questions profondément inconfortables – exactement là où le mot « famille » promet d’ordinaire la sécurité.
-Herpai Gergely „BadSector”-
Feels Like Home
Direction - 8.2
Acteurs - 8.6
Histoire - 8
Visuels/Musique/Sons - 8.5
Ambience - 7.7
8.2
EXCELLENT
Feels Like Home fonctionne comme thriller surréaliste, et, en tant qu’allégorie, frappe avec une précision troublante : un système affublé de l’étiquette « famille » tente de réécrire la réalité tandis que l’héroïne se bat pour sa vie, contrainte de survivre à l’intérieur de ce régime domestique absurde. Rozi Lovas (Rita/Szilvi) et Áron Molnár (Marci) sont remarquables, et Tibor Szervét (Árpád) règne sur l’espace avec une autorité si glacée que son sourire semble faire refroidir le thé, jusque dans le samovar. C’est un peu trop long et le cœur du film retombe, mais l’expérience reste puissante - mordante, drôlement noire, et rare par sa façon de ne pas servir, mais de renvoyer le coup.






