CRITIQUE DE FILM – Crime 101 ne cherche pas l’accroche facile du « gros coup » et du « gros twist »: il avance par biais, avec une ruse étrange. Deux poursuites automobiles à Los Angeles semblent presque improvisées, mais le film refuse d’être un simple spectacle d’action. Sous la mécanique criminelle, il tient surtout de quatre portraits entremêlés, portés par une distribution à qui l’on laisse de l’air.
Crime 101 est un film de milieu d’une ruse singulière, qui accroche moins par les codes du genre que par une série de petits décalages. Il aligne bien deux poursuites en voiture à Los Angeles, saisies comme si elles étaient improvisées – on jurerait que les conducteurs choisissent leur trajectoire à la dernière seconde -, sans pour autant se comporter comme un pur film d’action. Le personnage central, Davis (Chris Hemsworth), est un voleur de bijoux adepte de coups chirurgicalement ciblés – on pourrait parler de braquages – mais le récit refuse la légèreté à trappe d’un « heist thriller ». Le crime est partout, pourtant l’enjeu véritable tient de l’étude de caractère – ou plutôt de quatre études entremêlées. Adapté d’une novella de Don Winslow, Savages, le film est juste assez sombre et sinueux pour évoquer, de loin, le Michael Mann de Le Solitaire, tout en restant avant tout le portrait d’âmes perdues qui tentent de garder la tête hors de l’eau dans un monde corrompu. C’est sans doute ce qui lui donne des airs de partie mentale, un jeu de dupes discret qui n’est peut-être pas le plus vendeur, mais qui tient le spectateur.
Un voleur glacé, un mentor râpeux, un flic à l’ancienne
Ce qui retient, surtout, c’est la manière dont le film laisse ses acteurs imprimer leur marque. Dans une ouverture minutieusement étirée, Davis dérobe des diamants « chauds » à un joaillier local et à ses assistants, en les interceptant en voiture, puis en s’en tirant par miracle lorsqu’une balle tirée par un vieux pistolet défectueux le manque de peu. Hemsworth joue la séquence avec un sang-froid maximal, au point qu’on se surprend, dix minutes durant, à se demander: « et s’il était le prochain James Bond? »
Puis Davis rejoint son patron, Money, incarné par Nick Nolte, dont la voix râpeuse d’homme âgé a quelque chose d’aussi spectaculaire que ne l’était jadis son intensité ironique. Et, sous la carapace stoïque d’Hemsworth, apparaît une fissure. Cheveux courts, barbe, lueur d’angoisse dans le regard, Davis semble tendu, préoccupé, presque nerveux. Nerveux de quoi? C’est un opérateur impitoyable, mais il n’a jamais l’air complètement à sa place dans ce monde, ni même dans son propre corps. Cette inquiétude à peine contenue fait de ce rôle l’une des meilleures performances d’Hemsworth et maintient le film dans un déséquilibre captivant.
Davis mène ses coups le long de l’autoroute 101 et ne fait jamais de mal à personne: c’est sa règle. Lou Lubesnick (Mark Ruffalo), détective du LAPD, a repéré ce motif. Reste à savoir comment l’attraper. Ruffalo, un peu pâteux, mal rasé, coiffé d’un tas de boucles poivre et sel peu flatteur, compose un Lou en « dernier flic honnête » de Los Angeles, et la corruption qui l’entoure prend ici une forme étonnamment contemporaine. Le LAPD, tel que le filme Crime 101, fonctionne désormais comme une entreprise: la pression pour « clôturer » les dossiers ressemble à celle qui pousse à conclure des contrats, et elle incite à résoudre les affaires à n’importe quel prix. Lou, chevalier à l’ancienne à l’intégrité rugueuse et « obsolète », passe pour un perdant aux yeux de ses collègues – impression que le film nous invite à partager lorsque sa compagne de longue date (Jennifer Jason Leigh) le quitte.
Plafond de verre et menace sous casque
Halle Berry, elle, interprète une gagnante enfermée dans la mauvaise industrie. Sa Sharon Coombs est une courtière d’assurance haut de gamme, vendant des polices hors de prix à une clientèle fortunée en nappant son argumentaire d’un soupçon de séduction. Depuis onze ans dans la même firme, elle voit l’entre-soi masculin repousser sans cesse l’idée de la promouvoir associée. Elle se heurte au plafond de verre, sans porte de sortie, et Berry mêle à son éclat un courant de colère qui finit par virer au désespoir. Sharon devient alors un maillon idéal pour Davis, qui cherche de nouvelles cibles potentielles, et pour Lou, qu’elle croise au yoga. Qu’un même personnage serve de passerelle entre le criminel et le policier relève de ces facilités de cinéma qu’il faut accepter. Le lien vacille, mais Berry le rend émotionnellement crédible.
Le dernier personnage majeur est Ormon (Barry Keoghan), la brute que Money emploie pour terroriser son ancien protégé et s’assurer que chaque coup se termine avec l’argent dans la bonne poche – la sienne. Keoghan joue la plupart de ses scènes derrière un casque de moto et une veste de biker, souvent réduit à un regard. Et pourtant la personnalité affleure, dans l’impatience brutale de ses gestes.
Au Beverly Wilshire, les masques tombent
Bart Layton, scénariste et réalisateur, filme Los Angeles avec un sens ample de ses recoins de béton anonymes, et il prend son temps (2 h 19). Il s’attarde sur des scènes comme le premier rendez-vous de Davis avec Maya (Monica Barbaro, d’une lumineuse assurance), rencontrée après un accrochage par l’arrière, ou sur les passages de Sharon au bureau, nid de vipères où une rivale plus jeune commence à l’éclipser. C’est ainsi que le film colorie, patiemment, les motivations du crime. Élevé en famille d’accueil, Davis tente de se fabriquer un monde ordonné, tenu d’une main ferme. D’où sa prudence de voleur, son contrôle presque maladif, et la rupture avec Money lorsqu’il juge trop risqué un braquage de bijouterie à Santa Barbara, sans que cela n’empêche Ormon, électron libre, de s’en charger et d’en faire un carnage.
Si les criminels de Crime 101 sont souvent plus intéressants que leurs délits, le braquage final, dans une suite du Beverly Wilshire Hotel, apporte enfin la décharge de danger insensé qu’on attendait. La séquence, millefeuille de tromperies, voit Davis se faire passer pour le chauffeur venu récupérer le transporteur de diamants, tandis que Lou se glisse dans la peau de ce dernier (les deux échangent au passage une savoureuse conversation sur Steve McQueen), avant qu’une fusillade ne vienne mettre à nu ce que chacun porte en lui. Pris comme un thriller, le film a ses complaisances, mais il finit par s’imposer comme un cours avancé sur la matière dont sont faits les rêves du milieu.
-Herpai Gergely „BadSector”-
Crime 101
Direction - 8.4
Acteurs - 8.5
Histoire - 8.1
Visuels/Musique/Sons/Action - 8.5
Ambiance - 8.5
8.4
EXCELLENT
Crime 101 n’est pas une montagne russe de braquage: c’est une série de trajectoires humaines qui se croisent et s’égratignent, ponctuée par deux poursuites étonnamment brutes. Hemsworth y trouve une nervosité intérieure rare, contrebalancée par la ténacité de Ruffalo et la colère sourde de Berry. Et lorsque tout explose au Beverly Wilshire, le film transforme enfin l’attente en choc.





