CRITIQUE DE SÉRIE – Les Sentinelles plante un fantasme de super-soldat au cœur de la Première Guerre mondiale, et la série tient surtout parce qu’elle ne cherche jamais à faire la maligne. Adaptée de la BD franco-belge lancée en 2009, écrite par Xavier Dorison et dessinée par Enrique Breccia chez Delcourt, elle déroule huit épisodes à la noirceur affirmée. Son ambition visuelle et son sérieux font souvent mieux que beaucoup de productions Marvel récentes, même si tout n’est pas imprévisible. Nous l’avons vue via le service de streaming hongrois de CANAL+.
Quand une série française décide de jouer dans la cour des grands, ça se voit tout de suite – et ça se paie. La reconstitution historique, c’est l’endroit où les promesses se cassent le plus facilement: un décor trop “propre”, une matière qui sonne faux, et l’illusion disparaît. Ces derniers temps, le cinéma français a montré qu’il pouvait assumer la démesure avec Le Comte de Monte-Cristo, ou avec le diptyque Les Trois Mousquetaires: D’Artagnan et Les Trois Mousquetaires: Milady. Côté petit écran, CANAL+ continue sur la même logique d’investissement, et Paris Police 1900 avait déjà prouvé que la chaîne savait transformer une époque en terrain de jeu crédible. Les Sentinelles s’inscrit dans la Grande Guerre, reprend la BD de 2009 comme socle, et compte aussi parmi les créations lancées d’emblée en France et à l’international.
Captain America en version française – davantage de boue, moins de pose
La BD parlait déjà d’augmentations, de corps mécanisés et de sérums, mais la série accentue clairement la pente super-héroïque, en ajoutant des éléments et en en tordant certains. Difficile, dans ces conditions, de ne pas penser à Captain America: First Avenger: Gabriel Ferraud, soldat français donné pour mort, revient grâce à un sérum “miracle” qui le transforme en arme vivante. Il rejoint ensuite une unité d’élite, censée renverser le cours de la guerre face à un adversaire qui semble avoir poursuivi la même obsession.
Le choix de confronter aussi frontalement l’imaginaire super-héroïque à la réalité des tranchées ne pose pas de problème, même si l’écriture simplifie des enjeux et s’autorise des révisions musclées par rapport au matériau d’origine. Une adaptation au mot près serait stérile; ici, le mélange a du mordant. Les huit épisodes, d’une quarantaine de minutes, filent vite et laissent peu de place au remplissage. Oui, certaines trajectoires se devinent, et l’univers pourrait être densifié, mais comme récit sombre, efficace, et très maîtrisé dans son ton, Les Sentinelles s’en sort avec une autorité rare.
La série marque surtout par sa tenue visuelle. La reconstitution suffit à faire exister cette histoire légèrement alternative, du front à Paris, et les costumes dieselpunk, ancrés dans le réel, tapent juste. On pourra regretter une palette volontairement terreuse – brun, gris, jaune – là où la BD jouait davantage la couleur, mais le parti pris colle au propos. Porté par une mise en scène solide, il durcit l’atmosphère et rend l’ensemble plus implacable. On sent aussi une filiation avec des récits super-héroïques plus adultes, plus sérieux, quelque part entre The Batman et Logan, sans sacrifier l’idée que les personnages doivent exister autrement que comme des silhouettes d’action.
Sérum, boue et style – comment faire du super-héros pour adultes
Les affrontements, y compris au corps à corps, sont filmés avec punch et lisibilité, et l’ensemble peut parfois rappeler Daredevil, notamment via le générique, sans basculer dans la surenchère. Paradoxalement, on en voudrait plus: davantage de duels, plus d’ampleur. La réalisation d’Édouard Salier, et surtout le travail de Thierry Poiraud sur l’identité visuelle, méritent d’être salués. Certains plans de paysage ressemblent à des cadres composés comme des cases. Les effets et la lumière, eux, savent rester spectaculaires sans casser le réalisme recherché.
Ce qui freine encore Les Sentinelles dans sa course au statut de classique immédiat, c’est une musique qui s’efface trop vite, quelques prestations inégales, et un protagoniste parfois moins épais qu’il ne devrait l’être. Les seconds rôles prennent régulièrement le dessus, en particulier parmi les rares personnages féminins. Autre bonne idée: une distribution largement composée de visages peu connus, ce qui évite l’effet “casting vitrine” et aide la série à imposer son monde. Enfin, l’usage du français et de l’allemand, sans forcer, renforce l’immersion de manière très efficace.
Presque au sommet – il manque encore quelques vrais détours
Reste une question simple: la série trouvera-t-elle le public qu’elle mérite ? Parce que l’univers, lui, a de la marge. Les quatre tomes de la BD ouvrent déjà la porte à une mythologie plus large, à de nouveaux ennemis, et à des pistes techno-horrifiques plus radicales. Si une suite garde la même crasse de guerre et la même obsession du super-soldat, Les Sentinelles a tout pour devenir un titre emblématique de CANAL+. En attendant, nous sommes prêts à retourner au front – avec sérum ou sans sérum.
-Herpai Gergely „BadSector”-
Les Sentinelles
Direction - 8.6
Acteurs - 8.2
Histoire - 8.2
Visuels/Musique/Sons - 9.2
Ambiance - 9.4
8.7
EXCELLENT
Les Sentinelles affiche une ambition visuelle et une noirceur rares, en greffant un récit de super-soldat adulte sur la boue de la Première Guerre mondiale. Ce n’est pas irréprochable - la musique marque peu et le héros manque parfois d’épaisseur - mais la mise en scène, les costumes et l’efficacité des...





