CRITIQUE DE FILM – Avec Send Help, Sam Raimi signe un survival horrifique qui cherche l’équilibre entre humour noir et tension de genre. Le film oscille par moments entre satire, horreur et drame, mais la patte du cinéaste et le duo central maintiennent l’attention de bout en bout. Le voyage n’est pas sans secousses, toutefois il aligne assez d’idées folles et de pics de plaisir pour qu’on n’ait pas envie de quitter l’avion trop tôt.
Peu de réalisateurs en activité peuvent revendiquer une empreinte aussi durable sur le cinéma de genre que Sam Raimi. Il a surgi avec fracas grâce à Evil Dead, et l’enchaînement Evil Dead 2 puis Evil Dead 3 : L’Armée des ténèbres suffirait déjà à figer son nom au panthéon de l’horreur. Ensuite, Raimi a prouvé qu’il savait jouer bien au-delà du registre horrifique, du souffle western de Mort ou vif au suspense tendu d’Un plan simple, sans oublier la trilogie originale Spider-Man, dont l’influence sur le film de super-héros moderne est difficile à surestimer.
En 2022, il a mis fin à une longue parenthèse derrière la caméra avec Doctor Strange in the Multiverse of Madness, mais beaucoup attendent toujours un retour à un horror pur et dur. Il n’en a pas réalisé depuis 2009 et Jusqu’en enfer, d’où l’excitation logique lorsque l’on a annoncé un nouveau projet de survival horrifique présenté comme Misery croisé avec Seul au monde. C’est dans cet espace qu’arrive Send Help, et si le parcours est parfois cahoteux, il recèle assez d’éclats, d’énergie et de trouvailles « à la Raimi » pour rendre l’expérience nettement plus réjouissante qu’elle n’en a l’air sur le papier.
Quand la toxicité de bureau s’échoue sur une plage déserte
Linda Liddle (Rachel McAdams) est brillante, solide, et pourtant profondément seule, fan obsessionnelle de Survivor et employée modèle dans une grande entreprise où elle se voit déjà promue. Jusqu’au jour où la société est rachetée par Bradley Preston (Dylan O’Brien), nouveau patron bruyant, sexiste et sûr de lui, qui préfère confier le poste à l’un de ses copains. Bradley embarque Linda pour un ultime déplacement à l’étranger avant de la mettre sur la touche, mais leur vol pour la Thaïlande tourne à la catastrophe lorsque l’avion finit dans l’océan.
Rien qu’à ce stade, les rapprochements avec le Misery de Rob Reiner et le Seul au monde de Robert Zemeckis sautent aux yeux, mais Send Help suit une tout autre logique d’ambiance. Ce n’est ni un thriller frontal, ni un film d’horreur en surrégime, même si les deux composantes affleurent constamment. Le film se rapproche plutôt d’une comédie noire, terrain que Raimi connaît intimement, lui dont l’horreur a toujours été traversée par la légèreté, la malice, parfois même une forme de cabotinage assumé. Porté par McAdams et O’Brien, et par une mise en scène qui aime jouer avec son propre dispositif, le film décroche de vrais rires, mais il glisse aussi vers un registre plus « too much », volontairement gras, qui n’épouse pas toujours la température générale du récit.
Ton inégal, effets inégaux, rythme volontairement heurté
Send Help démarre d’ailleurs assez lentement, le temps d’installer la rivalité de bureau entre Linda et Bradley, avant de s’embraser grâce à une séquence de crash aérien particulièrement efficace. Ensuite, le film avance en balancier, alternant disputes et passages explicatifs sur la plage avec des parenthèses plus ludiques, dont un affrontement de Linda face à un sanglier en CGI au rendu très cartoon. Les trucages laissent parfois à désirer, et plusieurs scènes d’ampleur affichent un recours évident au fond vert.
Les moments les plus réussis naissent toutefois du regard de Raimi, de ses gros plans inconfortables à ses trouvailles de caméra dans certaines scènes d’action. Même quand les effets numériques paraissent discutables, ils sont au moins mis en scène avec assez d’inventivité pour retrouver cette imagerie d’horreur détraquée dont le cinéaste a fait une signature. Send Help marque aussi des retrouvailles entre Raimi et Danny Elfman, compositeur de Spider-Man, mais la musique se révèle encore plus irrégulière que le film, passant d’un style à l’autre sans véritable unité. Une partie des flottements de ton vient du scénario, écrit par Damian Shannon et Mark Swift, le duo de Freddy contre Jason. Le film semble vouloir nous placer du côté de Linda, et cela fonctionne longtemps tant Bradley est détestable avec efficacité. Mais le troisième acte brouille les cartes, lorsque Linda franchit une ligne difficilement excusable, et le discours thématique devient soudain opaque. Ce n’est pas le principe d’une chute morale qui pose problème, c’est l’impression que le film hésite sur ce qu’il veut en faire. La fin offre bien un gros twist, ludique, mais elle traite aussi la décision controversée de Linda comme une révélation, rendant encore plus confuse la question de notre empathie.
Deux acteurs, deux styles, et une dynamique qui fait des étincelles
Malgré ses défauts, Send Help tient sur deux atouts évidents, en plus de la mise en scène: Rachel McAdams et Dylan O’Brien. McAdams, associée pour beaucoup à Lolita malgré moi, s’amuse visiblement, et elle rend captivante la transformation de Linda, d’employée maltraitée à survivante qui se découvre. La conclusion complique ce trajet de manière confuse, mais McAdams possède la présence nécessaire pour le faire passer.
O’Brien, lui, excelle à l’opposé, en incarnant un Bradley qu’on adore détester dès qu’il apparaît. Le personnage n’est pourtant pas réduit à un simple méchant, et, à mi-parcours, le film offre à lui comme à Linda un minimum d’épaisseur. Le récit et son ton partent parfois dans tous les sens, mais la cohabitation forcée de ces deux-là reste rarement désagréable, parce que leur chimie, ce « vont-ils ou non s’entretuer », crépite lorsque le film s’y abandonne.
-Gergely Herpai “BadSector”-
Send Help
Direction - 7.1
Acteurs - 7.4
Histoire - 6.8
Visuels/Musique/Sons - 6.8
Ambiance - 7.2
7.1
BON
Send Help n’est pas le film le plus homogène de Raimi, mais il respire, porté par une signature de mise en scène et un duo qui maintient le courant. Les bascules de ton et les hésitations du troisième acte affaiblissent l’ensemble, toutefois il reste assez de scènes marquantes pour que l’escapade en vaille la peine. Si l’on aime l’horreur teintée de comédie noire, et si l’on accepte qu’un film puisse parfois se contredire, cette « vacances » sur l’île peut encore faire son effet.





