CRITIQUE DE FILM – Joe Carnahan retrouve enfin ce qu’il sait faire de mieux : un polar tendu à rompre, nerveux, sec, qui ne cherche pas à briller mais à serrer la gorge. The Rip installe la pression avec une assurance telle qu’on se surprend parfois à retenir son souffle. Et Matt Damon comme Ben Affleck portent ce duo de flics usés avec une évidence : on dirait que le genre est leur langue maternelle commune.
Carnahan signe ici un thriller criminel particulièrement affûté, dense, construit avec une rigueur rare. Rien d’étonnant quand on se rappelle son parcours : en 2002, il s’impose avec un film noir brutal et remarquable (Narc), puis s’égare volontairement du côté de l’action de genre plus démonstrative (le reboot de L’Agence tous risques en 2010, puis Boss Level en 2020). Cette fois, il revient à son terrain naturel : un cinéma à hauteur d’homme, rugueux, et traversé d’un souffle très « années 1970 ».
Des flics sans aura, seulement la fatigue
Damon et Affleck – également producteurs via leur société Artists Equity – prouvent une fois de plus que leur complicité à l’écran reste efficace. (On les aime ensemble ? Évidemment.) Damon incarne le lieutenant Dane Dumars, Affleck le sergent-détective J.D. Byrne : deux policiers de la brigade des stupéfiants à Miami, durs, barbus, épuisés, vidés depuis longtemps de toute illusion. Quand on les découvre, ils semblent sortis de Sur écoute : cyniques sur la disparition du « vrai » travail policier, et surtout abîmés par un deuil qui les ronge. Leur collègue – leur amie, et peut-être davantage – Jackie Velez (Lina Esco) vient d’être abattue dans une séquence d’ouverture d’une brutalité sèche. Dans la foulée, les Affaires internes et les fédéraux rôdent déjà, persuadés que le coupable pourrait bien venir de l’intérieur.
Le cadre est celui, classique, d’un grand polar à l’ancienne, charpenté, presque gourmand : on pense à Sidney Lumet ou Michael Mann, à ce goût du détail et de la tension lente. Puis la mécanique s’emballe. Dumars reçoit un tuyau : dans une maison supposément liée à un cartel, une somme gigantesque d’argent de la drogue serait cachée. L’équipe s’y rend, sans enthousiasme, « pour vérifier ». Et tout explose quasi immédiatement. À partir de là, le film bascule dans le thriller de siège. Le scénario, sinueux, multiplie révélations et volte-face avec une vraie capacité à surprendre. L’atmosphère finit par ressembler à un croisement malsain entre Assaut et The Thing : espace clos, menace imminente, méfiance généralisée – la paranoïa se dépose sur chaque scène comme une fumée lourde.
La suspicion comme moteur, la morale comme brouillard
La tension est la grande force du film, mais Carnahan ne s’arrête pas à l’efficacité. Il a l’intelligence de rappeler que l’image publique de la police n’a plus rien de celle d’hier. « Il faut resserrer les rangs », lâche Dumars à un moment : une phrase qui évoque immédiatement un réflexe bien réel, celui de la protection corporatiste, du silence, du mur. En arrière-plan, le film laisse entendre – sans insister lourdement – le rôle des syndicats policiers puissants, capables de sauver les pires éléments en les réaffectant ailleurs, comme si l’institution digérait ses scandales.
C’est là que The Rip devient réellement captivant : dans cette zone grise, opaque, où la morale n’est plus un repère mais un champ de mines. Qui est pourri ? Qui tente sincèrement de faire son travail ? Qui semble irréprochable parce qu’il est placé au bon endroit quand l’argent circule ? Le film ne transforme pas ces questions en débat : elles deviennent une question de survie au fur et à mesure que la pression monte. D’autant que le temps est compté. Un commando du cartel approche, armes automatiques en main, et à partir de ce moment-là il n’y aura plus de marge.
Les mains de Dumars portent même la thèse en creux : deux séries d’initiales tatouées sur ses doigts, « A.W.T.G.G. » et « W.A.A.A.W.B. », pour « Are we the good guys? » et « We are and always will be ». Des slogans comme des talismans, ou des excuses gravées dans la peau – une façon de se convaincre qu’on tient encore une ligne. Mais lorsque le film atteint sa dernière ligne droite, ces phrases changent de couleur. Et ce retournement-là, discret, est l’un des plus acides.
Un dernier acte plus bruyant, mais pas sans nerf
Dire que le film s’essouffle dans son troisième acte serait excessif, mais on sent un déplacement. Quand les cartes sont enfin retournées et que l’attente se dissipe, les plaisirs du film deviennent moins concentrés. Le final accélère : poursuite automobile frénétique, fusillade prolongée. C’est efficace, spectaculaire même, mais plus « standard » que la logique de siège paranoïaque qui faisait jusqu’ici toute la singularité du récit.
Reste que The Rip s’inscrit sans peine parmi les bons thrillers criminels récents. Pas un coup de génie incontrôlable, non, mais un film solide, tendu, âpre, qui se regarde avec un vrai plaisir. Damon et Affleck y ajoutent l’essentiel : une fatigue crédible, une humanité cabossée, et cette impression de deux hommes qui ont tout vu – ce qui rend d’autant plus inquiétant le moment où, enfin, ils deviennent la cible.
-Herpai Gergely „BadSector”-
The Rip
Direction - 8.2
Acteurs - 8.1
Histoire - 7.8
Visuels/Musique/Sons/Action - 8.4
Ambiance - 8.2
8.1
EXCELLENT
The Rip est un polar tendu et sinueux, nourri par la paranoïa et la pourriture morale. Damon et Affleck y sont impeccables, tandis que Carnahan glisse, sans moralisme, une conscience aiguë de ce que représente aujourd’hui la police dans l’imaginaire collectif. Le final choisit une action plus conventionnelle, mais le film a déjà gagné son pari : tenir le spectateur sous pression, presque jusqu’au bout.





