CRITIQUE CINÉMA – Jessie Buckley et Paul Mescal forment un duo saisissant dans le drame somptueux et déchirant de Chloé Zhao, porté par un souffle shakespearien. Maggie O’Farrell a contribué à l’adaptation de son roman acclamé, esquissant un récit autour du Barde et de son épouse – de la passion à la vie de famille, jusqu’au choc d’une tragédie imprévue.
La première image d’Agnes (Jessie Buckley) a quelque chose d’hypnotique : elle dort, recroquevillée, au pied mousseux d’un arbre gigantesque. En rouge et violet, elle pourrait être une fleur – mais aussi quelque chose de plus vulnérable, comme un organe à vif, un cœur laissé dehors. À côté d’elle s’ouvre une cavité sous les racines, si profonde et si noire qu’elle ressemble moins à un lieu qu’à l’idée même du vide.
Joie et peur : les deux faces du même battement
Dans Hamnet, Chloé Zhao, oscarisée pour Nomadland, refuse de trancher entre les contraires. La joie marche avec la peur, l’amour se frotte à la perte, et l’un nourrit l’autre dans un cycle ancien, inévitable. Et de la même manière que son William Shakespeare (Paul Mescal) finira par transformer cette tension en Hamlet, Zhao en fait une matière de cinéma à la fois lumineuse et libératrice, presque cathartique.
Will aperçoit Agnes pour la première fois au moment où elle revient des bois – ce territoire qui semble lui appartenir. Il est à l’intérieur, censé faire travailler le latin aux frères, mais son attention se défait dès qu’il la surprend par la fenêtre. Il la suit jusqu’à la grange et lui demande son nom. Elle esquive, joue, le laisse l’embrasser, puis répond enfin. Leur attraction est si évidente que, face au monde, leur place et leur rang paraissent soudain accessoires.
Très vite, ils s’éclipsent dans la forêt et dans des cabanes, emportés par une romance dont ils savent qu’aucune des deux familles ne se réjouira. Mary (Emily Watson), la mère de Will, a entendu des rumeurs : Agnes serait la fille d’une sorcière des bois. Bartholomew (Joe Alwyn), le frère d’Agnes, plus disposé à comprendre, s’étonne tout de même de la voir s’attacher à « un érudit au teint blafard ». Mais dès qu’elle est enceinte, les avis perdent leur prise, et les futurs parents, heureux, se marient et fondent une famille qui comptera, plus tard, trois enfants merveilleux.
La forêt, la lumière – et la musique des jours ordinaires
Le premier acte de Hamnet, écrit par Zhao avec Maggie O’Farrell à partir du roman d’O’Farrell, tient de l’émerveillement pur. Le goût de Zhao pour l’ampleur du monde naturel – perceptible jusque dans Les Éternels – irrigue chaque plan, tout comme son sens du détail concret, tactile. Le chef opérateur Lukasz Zal déploie la luxuriance de la forêt en larges cadres généreux, allant parfois jusqu’à réduire le couple à l’échelle d’animaux du sous-bois. Le travail sonore de Johnnie Burn fait entendre la respiration du quotidien, par instants soulevée par la partition aérienne de Max Richter.
Agnes, surtout, paraît élémentaire : si liée au vivant que, lorsque les eaux se rompent pour son premier enfant, elle s’éloigne dans les bois pour accoucher seule. (Mary impose la seconde naissance à l’intérieur, et l’argument est difficile à contester : dehors, c’est un déluge.)
Mais les exigences de la vie « civilisée » finissent toujours par s’imposer. Agnes aurait pu errer sur ces collines sans fin, mais Will est un artiste à l’étroit, et même elle comprend qu’il a besoin de Londres, d’autres créateurs, d’autres scènes. Elle l’encourage à poursuivre ses ambitions, tandis qu’à mesure que sa carrière prend de l’ampleur, elle hésite de plus en plus à quitter Stratford-upon-Avon. Pourtant, lorsqu’il revient, leur vie de famille demeure chaleureuse, et leur fils Hamnet (Jacobi Jupe) est particulièrement proche de son père, rêvant de travailler un jour à ses côtés au théâtre.
C’est pendant une absence de Will que l’impensable survient, brisant l’idylle des Shakespeare et ouvrant entre Agnes et lui un fossé qu’on ne referme pas d’un simple effort de volonté. Elle se replie, incapable d’avancer, amère qu’il n’ait pas été là au moment où elle avait le plus besoin de lui. Lui, au contraire, semble vouloir distancer la douleur : il repart à Londres alors que le chagrin est encore brut, et s’engloutit davantage dans le travail.
La retenue de Mescal, la déflagration de Buckley
Mescal est remarquable en Barde, dans un rôle qui pourrait arracher encore plus de larmes que son musicologue endeuillé dans The History of Sound. Il choisit la retenue là où l’emphase serait attendue, ce qui rend ses rares explosions d’autant plus cinglantes. Dans les seconds rôles, Emily Watson mérite une mention particulière pour un monologue écrasant à mi-parcours, qui résume l’un des cœurs du film en une phrase nue : « Ce qui est donné peut être repris à tout moment. »
Mais c’est Buckley qui sidère, en faisant évoluer Agnes de jeune femme libre, traversée par l’herbe et le vent, vers l’épouse et la mère aimante, puis vers une figure cassante, fendue par le deuil. Elle ancre un personnage qui aurait pu sembler trop vaporeux en le chargeant d’une émotion brute, sans protection. Il y a ce moment où elle crie sa peine jusqu’à l’extinction du son – une image qui ne lâche plus.
Buckley est de ces actrices capables de raconter un voyage intérieur entier par la seule manière dont elles regardent quelqu’un. Elle le fait tôt, lorsque Will lui raconte l’histoire d’Orphée et d’Eurydice – encore un couple amoureux, encore un vide avide. Elle le fait plus puissamment encore au troisième acte, quand Agnes finit par comprendre ce que Will a poursuivi durant ces mois loin d’elle.
D’abord, elle chancelle en découvrant que son mari a donné à sa nouvelle tragédie le nom de leur garçon. (Comme le précise un cartel au début du film, « Hamlet » et « Hamnet » étaient alors considérés comme un même nom.) Puis, peu à peu, elle voit comment Will a déposé son chagrin dans la pièce – et comment ce geste transforme une perte absurde en œuvre capable de toucher des centaines, des milliers, des millions de personnes.
Quand les éléments deviennent art
La manière exacte dont Will opère cette métamorphose, Hamnet ne la détaille pas : Zhao ne fait qu’effleurer le processus. Cela convient parfaitement au film. La splendeur et la menace des éléments, posées dès les premiers plans d’Agnes dans la forêt, se muent, presque comme par prestidigitation, en puissance durable de l’art.
Hamnet ne « résout » pas le chagrin – il lui donne une forme avec laquelle on peut, enfin, vivre.
-Herpai Gergely „BadSector”-
Hamnet
Direction - 9.2
Acteurs - 9.4
Histoire - 9.4
Visuels/Musique/Sons - 9.2
Ambiance - 9.4
9.3
SUPER
Hamnet est à la fois une grande histoire d’amour et un récit de deuil d’une intimité rare, où Zhao s’appuie sur la majesté de la nature pour cadrer l’effondrement le plus humain. Mescal incarne un Shakespeare retenu, silencieusement dévastateur, tandis que Buckley colle le spectateur à Agnes au point d’en rendre la respiration difficile. Le film n’apporte pas de réconfort facile : il offre une justesse, et rappelle que l’art ne supprime pas la douleur, mais peut la rendre habitable.





