Die My Love – La descente aux enfers de Jennifer Lawrence

CRITIQUE CINÉMA – Jennifer Lawrence a toujours eu ce talent rare: faire cohabiter, dans un seul regard, la beauté et le danger. Mais cette fois, elle pousse cette tension plus loin que jamais. Le nouveau film de Lynne Ramsay est une plongée psychologique fiévreuse, saturée d’énergie sexuelle, où le vernis du bonheur domestique se fissure lentement, scène après scène, jusqu’à la perte totale de contrôle. Dans Die My Love, l’actrice oscarisée livre un portrait écrasant de rage féminine, de deuil et de manie.

 

Depuis la révélation Winter’s Bone, en passant par son Oscar pour Happiness Therapy et son rôle à vif dans mother!, Jennifer Lawrence évolue dans une catégorie à part: celle des interprètes capables de marier l’éclat glamour et la rudesse frontale sans jamais affaiblir l’un par l’autre. Sa marque de fabrique, c’est cette pression intérieure imprévisible, cette sensation de «ça peut exploser d’une seconde à l’autre» qui attire comme un aimant tout en maintenant le spectateur au bord du malaise. C’est précisément cette présence, à la fois fascinante et inquiétante, qu’elle déploie à pleine puissance au cœur de Die My Love.

 

 

Quand la nuit post-partum s’installe dans le salon

 

Adapté du roman éponyme publié en 2012 par l’autrice argentine Ariana Harwicz, le film de la cinéaste écossaise Lynne Ramsay se transforme en une expérience psychologique vertigineuse, presque hallucinée, portée par une interprétation centrale qui ne se contente pas de dominer l’écran: elle propulse littéralement le récit. Comme si le système nerveux de Grace faisait office de moteur, et que tout le reste n’était qu’une carrosserie fragile greffée autour. Épouse et mère, Grace se défait couture après couture: la dépression post-partum la ronge, mais des pulsions plus profondes, primaires, destructrices, la travaillent tout autant. Lawrence l’incarne avec une férocité brute, sans filtre, qui n’a rien d’un effet: c’est un besoin, une faim, un manque qui brûle. Face à un Robert Pattinson épuisé, presque en ruines, elle signe une performance qui peut légitimement compter parmi les sommets de sa carrière. C’est elle qui donne l’élan au geste d’autrice de Ramsay: un portrait de colère, de tristesse et de dérive maniaque qui à la fois étire le film et le fait crépiter.

Die My Love s’ouvre sur un long plan fixe, immobile: Grace (Lawrence) et Jackson (Pattinson) arrivent dans la maison abandonnée d’un oncle défunt de Jackson. Ils traversent les pièces silencieuses, dont les sols sont recouverts de feuilles mortes, et décident de faire de ce vide un foyer. Cette tranquillité initiale se dissout pourtant très vite, remplacée par une hystérie sensuelle, quand Ramsay coupe brusquement vers un rapport sexuel sauvage, façon fosse de concert: claques, secousses, morsures, débordement physique, comme si toutes leurs tensions se concentraient dans un seul mouvement de corps. L’énergie ne retombe pas. Un montage éclair plus tard, le couple danse dans une cuisine désormais meublée, le ventre de Grace, enceinte, si tendu qu’il semble sur le point d’exploser. Puis, presque sans transition, Grace rampe dans les hautes herbes autour de la maison: prédateur en chasse, elle traque Jackson et leur bébé pendant qu’ils s’amusent sur le porche. Et lorsqu’elle se retrouve seule, elle se laisse tomber sur le dos et, tout en plantant distraitement un couteau de cuisine dans la terre, elle se donne du plaisir.

Il est évident, dès le départ, que Grace est une femme d’instinct: un corps possédé par des appétits impossibles à apaiser – et qui ne le sont pas, pas même par Jackson. Devenu père, celui-ci prouve rapidement qu’il est moins intéressé par les avances animales, grondantes, de Grace que par ses bouteilles de Budweiser. Le regard dans un télescope, Jackson évoque leurs doubles dans un univers parallèle. «On baise là-bas?» demande Grace. Il répond «comme des lapins». Elle le laisse tout de même à sa contemplation du ciel: ces fantasmes ne coïncident pas, et ne pourront jamais coïncider, avec la réalité brûlante dans laquelle elle s’enlise.

 

 

Deux ombres sauvages au bout du jardin: le cheval et le motard

 

Très vite, Grace entend un cheval hennir aux abords de la maison. Et à plusieurs reprises, elle aperçoit un motard casqué, bruyant, qui file devant la propriété. Deux figures musclées, dangereuses, presque mythologiques – comme si son désir, sa faim, sa libido se matérialisaient dans le décor sous forme de menaces. À la maison avec l’enfant, ou dans un flashback d’avant la naissance lors d’une visite chez la mère de Jackson, Pam (Sissy Spacek), et son père, Harry (Nick Nolte), le regard de Grace paraît lointain, absent, plombé. Elle semble se retirer en elle-même. Et surtout, elle donne l’impression d’être écœurée à l’idée de la vie domestique qui s’apprête à l’avaler tout entière – comme une robe trop serrée qu’on ne pourra plus jamais enlever.

La Grace de Lawrence adore son enfant, c’est vrai – mais elle n’a plus grand-chose à offrir au monde en dehors de cela. Son irritation frappe partout: elle s’en prend à une employée de supérette coupable d’avoir voulu faire un brin de conversation, et plus tard, elle fait un doigt d’honneur à Jackson étalé sur le lit, inconscient après une nouvelle nuit d’alcool. Elle va même jusqu’à former un «pistolet» avec ses doigts et le viser. Quand son mari appelle d’un diner sur la route et qu’elle perçoit la voix d’une serveuse à l’arrière-plan, l’idée de l’infidélité surgit immédiatement. Puis, lorsqu’elle découvre un paquet de préservatifs dans le véhicule de Jackson, le soupçon s’installe. Lors de la dispute qui suit, Grace gonfle un des préservatifs comme un ballon, détourne son mari, et provoque un accident: Jackson percute l’étalon noir dont Grace avait déjà senti la présence. Et comme si ses nerfs n’avaient pas assez souffert, Jackson ramène un chiot à la maison, puis le laisse aussitôt à sa charge – fardeau rendu insupportable par les aboiements stridents et incessants de l’animal.

 

 

L’écrivaine qui ne peut plus écrire – seulement survivre (ou s’effondrer)

 

Dans Die My Love, Grace ne se contente pas d’aller mal: elle se désagrège. Et l’une des strates les plus amères du film tient à ce paradoxe cruel: c’est une écrivaine qui n’arrive plus à écrire. Comme si son corps, son couple, sa maternité – et même la langue – étaient devenus des champs de bataille. Ramsay capte la montée du dégoût, la frustration, la passion autodestructrice qui s’accumule en Grace avec la même précision tranchante qu’elle avait déployée dans A Beautiful Day, où elle accordait sa mise en scène à la fureur et à la douleur de Joaquin Phoenix. La nuit, Grace s’échappe vers une grange où elle retrouve le motard, Karl (LaKeith Stanfield). Et dans un geste érotique profondément inquiétant, elle lui entaille la lèvre avec une lame. Plus tard, elle se glisse jusqu’à la maison de sa belle-mère pour voler en douce le fusil de chasse auquel elle s’accrochera ensuite, comme à une béquille.

Pam, en proie à des épisodes de somnambulisme depuis la mort de son mari, apparaît comme une âme sœur: une mère qui se défait, elle aussi, à sa manière. Mais elle est surtout la seule source de réconfort dans la vie de Grace. Partout ailleurs, la tension se resserre, en particulier dans le couple, et Pattinson incarne Jackson comme un partenaire négligent, brouillon, absent, dont l’exaspération face aux provocations animales de sa femme est, au fond, parfaitement compréhensible. Cheveux hirsutes, allure mollassonne, il devient un contrepoint presque comiquement dépassé, frustré, face à la femme en feu que compose Lawrence. Die My Love crépite de cette hostilité électrique – un fil à haute tension – sous laquelle coule une nappe de chaos, d’aliénation et de désespoir. À l’image du cœur sauvage de Grace, l’actrice est souvent nue. Mais qu’elle soit habillée ou non importe finalement peu: elle dégage la même sensualité indomptable, incontrôlable, presque animale. Le film en donne la démonstration la plus noirement drôle lors d’une fête, quand Grace se déshabille jusqu’à ses sous-vêtements et saute dans une piscine remplie d’enfants.

Pam tente de la rassurer: selon elle, toutes les jeunes mères deviennent un peu folles. Sauf qu’ici, on passe rapidement du conflit à l’égarement total. Grace commet des actes de violence choquants, envers les autres comme envers elle-même – notamment lorsqu’elle gratte un mur de salle de bains jusqu’à s’en faire saigner les doigts. Plus troublant encore, un flashback du mariage du couple vient complexifier l’idée que Grace ne ferait que «mal vivre» la maternité: il révèle que ses appétits orageux, insatiables, ne sont pas une nouveauté. Ils ont toujours été là. Ce qui change, c’est qu’ils ne peuvent plus être contenus. Ramsay et Lawrence évitent toute psychanalyse facile: Grace n’est pas un «cas» à expliquer. Elle est pensée comme une force de la nature impossible à dompter, déchirée entre instincts concurrents, pensées opposées et désirs contradictoires. Dans ses dernières minutes, le film accélère violemment, faisant fusionner passé et présent en une seule ligne temporelle traumatique.

 

 

Un cadre étouffant, des éclats tranchants – et une actrice qui brûle tout sur son passage

 

Aussi solidement que les événements puissent être reliés entre eux, Lawrence tient la matière à bout de bras, la maintient entière, en irradiant une détresse fiévreuse d’une intensité sidérante. Qu’elle parvienne à susciter de l’empathie pour Grace tout en rendant certains débordements – souvent excessifs – étonnamment drôles, témoigne de la maîtrise absolue de Lawrence sur la dégradation mentale de son personnage. Ramsay filme en 4:3 et ajoute des touches expressionnistes qui percent l’écran, visualisant avec une force implacable le détachement de Grace, sa claustrophobie et son épuisement. Ensemble, réalisatrice et actrice construisent une vision lente, brûlante et punissante du deuil et de la souffrance, qui laisse le spectateur hébété, secoué, et paradoxalement électrisé.

-Herpai Gergely «BadSector»-

Die My Love

Direction - 8.2
Acteurs - 9.2
Histoire - 8.1
Visuels/Musique/Sons - 8.4
Ambiance - 8.2

8.4

EXCELLENT

Die My Love est une descente psychologique brutalement sensuelle et profondément dérangeante, qui n’explique pas la dépression post-partum: elle nous y enferme. Jennifer Lawrence incarne Grace avec une intensité implacable, faisant du film à la fois un cauchemar, une comédie noire et un drame déchirant. Dans un cadre 4:3 étouffant, la mise en scène expressionniste de Lynne Ramsay saisit la rage, le deuil et la manie au féminin avec une force rare.

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BadSector is a seasoned journalist for more than twenty years. He communicates in English, Hungarian and French. He worked for several gaming magazines – including the Hungarian GameStar, where he worked 8 years as editor. (For our office address, email and phone number check out our impressum)