CRITIQUE DE FILM – Si vous pensiez échapper à l’ambiance de fin du monde, mauvaise pioche : Greenland: Migration ne vous offre aucun refuge, il en rajoute. Ric Roman Waugh enchaîne les catastrophes avec une obstination quasi mécanique – sauf qu’au lieu de suspense et de véritables enjeux, on finit surtout par ressentir de la fatigue. Ce film ne raconte pas tant la survie que l’épreuve de traverser une suite qui, par moments, semble elle-même douter de son histoire.
Les spectateurs en quête d’une parenthèse, désireux de s’extraire du vacarme du réel – et plus particulièrement du flux d’actualité en provenance des Etats-Unis, souvent plus effrayant que la fiction – risquent de se tromper de porte en choisissant un film dont le titre associe Greenland et « migration ». Suite du succès inattendu porté par Gerard Butler, Greenland: Le Dernier Refuge, Greenland: Migration a au moins le mérite d’être clair : vous pensiez en avoir déjà assez ? Le film revient pour vous en remettre une couche.
Ce qui agace, c’est qu’il existait pourtant de quoi faire. L’univers visuel, par instants, est réellement saisissant : villes englouties, tour Eiffel à demi fondue, vestiges asséchés de la Manche transformés en canyons. On sent une volonté d’iconographie, le désir de graver les ruines dans la rétine. Mais le récit, lui, avance en pilote automatique : comme si l’on cochait une liste de « souffrances obligatoires », sans jamais prendre le temps de leur donner du poids.
Car l’intrigue, au fond, n’est qu’un chapelet de malheurs d’une simplicité désarmante : une tuile par séquence, une menace par virage, sans que le film ne transforme ces périls en véritables moments de tension. La famille Garrity traverse ce monde ravagé menée par John (Gerard Butler), père de famille d’origine modeste, solide, bricoleur, taillé pour « trouver une solution » à tout – à condition que le scénario ne lui retire pas le sol sous les pieds dès qu’il faut relancer la machine.
La fin du monde en toile de fond : accumulation de désastres, suspense en berne
Tout y passe : séismes, bombardements météoritiques issus des débris d’une comète, failles volcaniques, supertempêtes, tsunami, sans oublier les inévitables « pillards d’Europe de l’Est », réduits ici à l’état de silhouettes en carton. Sur le papier, une telle avalanche de menaces devrait suffire à réveiller n’importe quel thriller. A l’écran, pourtant, Ric Roman Waugh ne parvient jamais à en tirer une urgence palpable : les enjeux se veulent gigantesques, mais chaque scène annonce son issue dès les premières secondes.
Et cette fameuse « migration » n’est pas une trajectoire dramatique. C’est un itinéraire, une randonnée forcée à travers un album de cartes postales apocalyptiques : un décor détruit, puis un autre, puis un autre encore. Cinq ans après que la comète Clarke a creusé une plaie béante dans le sud de la France, mettant un terme à ce qui tenait lieu de civilisation, les Garrity sont toujours en vie. Allison (Morena Baccarin – oui, l’actrice de Deadpool), leur fils Nathan désormais adolescent (Roman Griffin Davis), et John (Butler) se sont retranchés au Groenland, dans un bunker post-apocalyptique aménagé dans les restes de la base aérienne de Thulé, aux côtés d’une élite de scientifiques et de quelques militaires.
Le point de départ pourrait être captivant. Il ne l’est jamais tout à fait : le bunker manque d’atmosphère, la menace n’a pas d’épaisseur, la survie n’impose pas sa logique. Greenland: Migration semble vouloir « faire événement » en permanence, mais échoue à fabriquer ces scènes où l’on ressent enfin quelque chose.
Catastrophes à la chaîne : quand le chaos remplace l’écriture
John reste cet homme qui sait réparer tout ce qui pompe, tourne, claque ou fonctionne encore. La combinaison Hazmat n’est pas un symbole : c’est son uniforme, puisqu’il sort régulièrement en expédition de récupération dans les ruines. Quant au littoral groenlandais, il devient une réserve providentielle pour le scénario : un destroyer échoué, des canots, du matériel, des objets utiles – bref, tout ce qui permet d’alimenter la scène suivante, exactement au moment nécessaire.
Le conseil du bunker conclut qu’il serait « humain » de secourir des survivants assez proches pour avoir pu envoyer un signal de détresse. Deux minutes plus tard, la narration appuie sur le bouton « relance » : un séisme fait s’effondrer une partie du complexe. Le film glisse une réplique du type « vous vous moquez de nous ? », qui sonne moins comme un trait d’humour que comme la réaction du public, mise dans la bouche des personnages.
Les Garrity, évidemment, poursuivent leur route : ils avancent parce qu’il faut avancer. Ils avancent même lorsque le camp qui martèle que « mourir lentement, c’est quand même mourir » tient, au fond, un raisonnement parfaitement rationnel. C’est alors qu’entre en scène le ressort le plus attendu du genre : la rumeur d’une terre promise, un Eden supposé regorger d’une nouvelle vie, avec de l’air respirable et de l’eau potable. Le mythe se cristallise autour du cratère gigantesque laissé par la comète Clarke – et, dès lors, il devient la prochaine quête du film, mais surtout la prochaine série d’étapes obligatoires.
Ruines spectaculaires, personnages fantomatiques : le spectacle sans pouls
Gerard Butler ne joue pas ici le héros bravache : il choisit une détermination contenue, la résistance d’un père qui serre les dents et tient bon. L’idée pourrait fonctionner – s’il existait une trajectoire émotionnelle, ou au moins quelques scènes où l’on perçoit un être humain plutôt qu’une fonction scénaristique. Le film ne lui en offre aucune. Les seconds rôles, eux, apparaissent brièvement, lâchent deux phrases, puis disparaissent dans la fumée de la prochaine séquence d’effets spéciaux : non parce que le monde serait impitoyable, mais parce que le scénario n’a pas le temps de les laisser exister.
Le défaut majeur tient à l’absence d’affect : tout glisse. Les drames s’enchaînent, les périls s’accumulent, et le spectateur reste à distance. Comme si l’on empilait des panneaux interchangeables : « voici une catastrophe », « voici une perte », « voici une fuite », puis on avance. L’équipe des effets visuels travaille dur pour rendre la destruction crédible – et y parvient souvent. Mais sans cœur battant, cela reste de l’illustration, un catalogue animé de ruines.
Waugh, déjà aux commandes de Greenland, habitué aux codes de l’action avec la saga Has Fallen (Olympus Has Fallen, London Has Fallen, Angel Has Fallen) ainsi que Kandahar, connaît le genre. Ici pourtant, il semble parier sur une idée simple : « l’image portera le reste ». Elle ne le peut pas. Pas quand le film ne raconte rien de l’humain : pas de conflit authentique, pas de logique de survie convaincante, pas de dilemme moral qui pèse – seulement un empilement de clichés déjà vus.
La seule tentative d’humour, dans ce monde où l’on affirme que le rire est mort, tient à la vitesse avec laquelle l’humanité oublierait la différence entre « classic rock » et yacht rock. Une remarque qui ne fait pas tant sourire qu’elle ne rappelle ce qui manque : du relief, de la personnalité, de la vie – au-delà de la poussière et de l’eau.
Au final, Greenland: Migration donne l’impression d’un cocktail de séquences spectaculaires façon 2012 et The Day After Tomorrow : tempêtes, inondations, débris, effondrements, tout y est. Sauf l’essentiel : des liens humains, de véritables tensions entre les êtres, de l’intelligence, de la volonté – cette étincelle qui ferait de la survie autre chose qu’une course d’une catastrophe à l’autre.
Si c’est cela, la « terre promise », merci : on préfère encore retourner sous le bunker.
-Herpai Gergely « BadSector »-
Greenland: Migration
Direction - 4.2
Acteurs - 4.4
Histoire - 3.8
Musique/Audio - 4.5
Ambiance - 4.1
4.2
FAIBLE
Spectaculaire à regarder, Greenland: Migration impressionne par ses images de ruines, mais déçoit dès qu’il s’agit de raconter une histoire habitée. Malgré l’empilement de catastrophes, le film ne parvient ni à installer un suspense durable ni à faire naître une émotion authentique. Au bout du compte, la mise en images fait l’essentiel du travail, tandis que les personnages se contentent d’avancer, scène après scène, comme emportés par le courant.





