Nuremberg – Un règlement de comptes historique à travers un duel psychologique et un drame judiciaire

CRITIQUE CINÉMA – Le monde qui émerge après la Seconde Guerre mondiale n’est pas seulement ravagé matériellement, il est aussi profondément ébranlé sur le plan moral. Nuremberg ne s’attarde pas sur les horreurs des champs de bataille ; le film s’intéresse plutôt à cet instant précis où l’Histoire est contrainte de s’arrêter et de se confronter à une question autrement plus dérangeante : que se passe-t-il lorsque le silence dure trop longtemps ? À travers un récit tendu, nourri de jeux psychologiques et de confrontations morales, le film explore les coulisses des procès de Nuremberg tout en leur donnant une portée universelle, porté par des interprétations de tout premier ordre.

 

Une vieille idée affirme que le triomphe du mal ne repose pas uniquement sur l’action, mais sur l’inaction de ceux qui savent. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, après le suicide d’Adolf Hitler et de plusieurs hauts responsables nazis, les États-Unis et leurs alliés aspirent avant tout à tourner la page du chaos. Des millions de personnes ont péri dans un génocide d’une ampleur inimaginable, et le monde n’aspire qu’à aller de l’avant. Pourtant, certains gouvernements choisissent une autre voie : non pas l’oubli ou la vengeance expéditive, mais la mise en place d’un procès sans précédent, appelé à mettre à l’épreuve les fondements mêmes du droit international.

 

Le prix de la justice

 

Ce qui deviendra les procès de Nuremberg vise à traduire en justice ceux qui ont survécu à la guerre et participé activement à ce que l’on nomme aujourd’hui la Shoah. Avec Nuremberg, présenté sous une ovation remarquée au Festival international du film de Toronto, James Vanderbilt revient sur cette période à travers un angle résolument atypique. Le film n’est ni la première ni la dernière reconstitution cinématographique de ces événements, mais il se distingue par l’attention qu’il porte aux relations humaines fondées sur la manipulation et aux conflits intérieurs d’hommes confrontés à la nécessité de réparer une faute historique d’une ampleur presque indicible.

Adapté de l’ouvrage The Nazi and the Psychiatrist de Jack El-Hai, le film suit le psychiatre américain Douglas Kelley, chargé d’évaluer l’état mental des prisonniers nazis afin de déterminer s’ils sont aptes à comparaître. Tandis qu’une grande partie de l’opinion mondiale réclame des exécutions rapides, plusieurs gouvernements s’en tiennent à l’État de droit et dépêchent leurs meilleurs juristes à Nuremberg, convaincus que la justice ne peut se réduire à un simple geste symbolique. Le principal sujet de Kelley est Hermann Göring, le plus haut dignitaire nazi encore en vie après l’effondrement du régime.

 

 

Une partie d’échecs psychologique

 

Au cœur du film se trouve l’affrontement entre Kelley et Göring, un face-à-face qui évoque parfois les interrogatoires des grands thrillers psychologiques. Les deux hommes s’engagent dans une lutte intellectuelle permanente, chacun cherchant à prendre l’ascendant sur l’autre. Kelley est épaulé par un traducteur américain, Howie Triest, mais il soupçonne rapidement Göring de comprendre bien plus l’anglais qu’il ne veut l’admettre. L’accusation est menée par Robert H. Jackson, qui s’appuie largement sur l’intuition de Kelley pour obtenir des aveux et orienter la stratégie du contre-interrogatoire.

Vanderbilt choisit de représenter Göring comme une figure profondément ambivalente. Le film le montre à la fois comme un criminel et comme un homme charismatique, presque affable, dont il serait tentant de croire qu’il s’est laissé emporter par les illusions d’Hitler. L’interprétation de Russell Crowe s’emploie précisément à déconstruire cette façade : derrière l’humour et la cordialité se cache un manipulateur redoutable, incarné avec une intensité que l’acteur n’avait plus atteinte depuis longtemps.

Face à lui, Rami Malek prête à Douglas Kelley une gravité intérieure qui traduit tout le poids de l’époque. Sa performance restitue avec justesse l’Allemagne du milieu des années 1940, une société en pleine mutation, encore sous le choc de la dévastation et de l’effondrement moral. Le regard de Kelley apporte une dimension nouvelle à une histoire déjà traitée par des classiques du drame judiciaire, tels que le film de 1961 Judgment at Nuremberg ou la minisérie Nuremberg de 2000. Cette version-ci bénéficie toutefois du recul historique et d’un prisme psychologique, en s’attachant à l’esprit d’un homme déterminé à infléchir la manière dont l’Histoire jugera ses actes.

 

 

Quand le passé lance un avertissement

 

La force de Nuremberg ne tient pas seulement à la présence imposante de Russell Crowe, mais aussi à la cohésion de l’ensemble de la distribution. Dans les scènes de tribunal, Michael Shannon et Richard E. Grant érodent méthodiquement les défenses soigneusement construites de Göring, à travers des plaidoiries d’une précision implacable qui resserrent progressivement l’étau autour de l’accusé.

L’un des moments les plus marquants du film survient lorsque le traducteur, juif d’origine allemande, lâche cette phrase : « Savez-vous pourquoi cela s’est produit ici ? Parce que les gens l’ont laissé faire. » Cette réplique condense à elle seule la thèse morale et historique du film : ignorer les leçons du passé, c’est offrir à l’Histoire l’occasion de se répéter.

À un moment donné, Göring affirme à Kelley que l’Histoire le comparera un jour à des figures comme Alexandre le Grand. Huit décennies plus tard, Nuremberg oppose un démenti sans équivoque à cette illusion, rappelant que le temps ne transforme pas les criminels de masse en héros.

-Herpai Gergely « BadSector »-

Nuremberg

Direction - 9.2
Acteurs - 9.4
Histoire - 9.2
Visuels/Musique/Sons - 9.1
Ambiance - 9.4

9.3

SUPER

Nuremberg aborde les procès de Nuremberg non comme un simple spectacle judiciaire, mais comme une tragédie profondément humaine et psychologique. Sa force réside dans la manière dont il met à nu les mécanismes de la manipulation, de la responsabilité et du silence collectif à un moment charnière de l’Histoire. Plus qu’un regard rétrospectif, le film s’impose comme un avertissement sur les conséquences de l’inaction.

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BadSector is a seasoned journalist for more than twenty years. He communicates in English, Hungarian and French. He worked for several gaming magazines – including the Hungarian GameStar, where he worked 8 years as editor. (For our office address, email and phone number check out our impressum)