CRITIQUE DE FILM – Anthony et Joe Russo remettent le couvert avec leur éternelle recette du « boys and toys » dans cette odyssée visuellement surchargée mais désespérément creuse, à travers une Amérique rétrofuturiste alternative des années 1990. Après Cherry et The Gray Man, les frères Russo poursuivent leur trajectoire post-Avengers en alignant des productions grandiloquentes pour les plateformes de streaming : des films au casting cinq étoiles et aux budgets colossaux, conçus pour être consommés en un clin d’œil… et oubliés tout aussi vite. Dans cette confrontation entre l’homme et la machine sous couvert de nostalgie, on retrouve des noms prestigieux comme Ke Huy Quan, Giancarlo Esposito, Stanley Tucci et une impressionnante distribution vocale.
« Yoshimi Battles the Pink Robots, Pt. 1 » des Flaming Lips est une ballade pop psychédélique envoûtante sur une jeune guerrière japonaise affrontant des robots programmés pour anéantir l’humanité. Le morceau flirte avec l’univers de l’anime, et aurait pu sombrer dans le ridicule sans l’interprétation pleine de mélancolie et d’émotion de Wayne Coyne. Sorti en 2002, il constitue un choix pertinent – quoique très prévisible – pour accompagner le générique final de The Electric State. Mais sa présence ne fait que souligner ce qui manque cruellement au film : du charme, de l’esprit et une vraie chaleur humaine.
Un blockbuster d’imitation recouvert d’un vernis nostalgique
Adapté du roman graphique salué par la critique de Simon Stålenhag (2018), le scénario signé par les vétérans du MCU Christopher Markus et Stephen McFeely se montre correct sur la forme, mais totalement dépourvu d’âme. L’intrigue devient de plus en plus chaotique et étouffante, sans jamais parvenir à susciter ni tension ni humour. Comme tant d’autres productions Netflix, The Electric State donne l’impression d’être une copie sans âme du cinéma, un ersatz numérique d’un film Amblin généré artificiellement par la nostalgie.
Le mélange d’aventure, d’émotion et de comédie semble vouloir retrouver la magie des Gardiens de la Galaxie, ce que renforce la prestation de Chris Pratt, identique à ses rôles dans Jurassic World. À cela s’ajoute un florilège de classiques rock utilisés sans cohérence – Tom Petty, The Clash, Judas Priest –, ponctués de ballades emblématiques comme Don’t Stop Believing, Wonderwall ou I Will Survive. L’effet ? Une bande-son générée par un algorithme nostalgique en roue libre.
Quand la grande bataille entre les gentils et les méchants robots éclate enfin sur fond de « Chevauchée des Walkyries », on en vient à rêver d’un vrai film de science-fiction avec du cœur – comme le chef-d’œuvre de Brad Bird, The Iron Giant, ou même l’adorable nanar Short Circuit de John Badham. Honnêtement, même Rosie, la domestique robotique de The Jetsons, aurait été plus attachante. La nostalgie au cinéma devrait être une caresse du passé. Ici, elle ne fait que rappeler à quel point d’autres films ont mieux exploité le genre.
Un nouveau monde aux allures de dystopie recyclée
L’histoire débute en 1990, « avant la guerre », où l’on fait la connaissance de Michelle (Millie Bobby Brown) et de son jeune frère surdoué Christopher (Woody Norman), dont le QI suffirait à l’envoyer directement à l’université. La suppression soudaine de son dessin animé préféré, Kid Cosmo, est le symptôme d’un climat social de plus en plus hostile envers les robots.
Devenus conscients et massivement produits pour le travail, les robots commencent à revendiquer des droits et refusent d’obéir à l’ordre du président Clinton de retourner au travail. La société humaine entre alors en mode panique.
Quatre ans plus tard, en 1994, « après la guerre », le visionnaire Ethan Skate (Stanley Tucci) lance sur le marché le « neurocaster », un casque de réalité virtuelle doté de capacités de bifurcation : pendant que l’utilisateur profite d’un monde virtuel de divertissement, son double robotisé exécute les tâches ingrates du monde réel – désormais ravagé. Une dystopie de luxe.
Combi Volkswagen, peluches illégales et cavale sous haute tension
Orpheline après l’accident de voiture de ses parents, Michelle est confiée à la garde de Ted (Jason Alexander) – un pervers fainéant, obsédé par les showgirls de Las Vegas qu’il contemple en boucle à travers son neurocaster, tandis que son double robotique harcèle verbalement l’adolescente. Michelle est convaincue que Chris a péri dans le même accident. Mais lorsqu’un robot au visage rond comme une sucette jaune et au sourire emprunté à Kid Cosmo apparaît dans sa chambre (voix de Alan Tudyk), elle comprend : il s’agit du double mécanique de son frère. Et cela signifie que le vrai Chris est peut-être encore en vie quelque part.
Après la défaite de la révolte robotique, les machines ont été désactivées et reléguées dans des « zones de repos » situées dans les déserts du sud-ouest, désormais baptisés « Zone d’exclusion » – là même où sont stockées les reliques interdites de l’ère pré-guerre. Des colis suspects en provenance d’un vendeur du marché noir conduisent Michelle et Cosmo au Nouveau-Mexique.
Ils y rencontrent Keats (Chris Pratt), un contrebandier désabusé, et son acolyte robot bruyant Herman (Anthony Mackie). Leur entrepôt regorge de vestiges analogiques : un poisson chanteur animatronique (Big Mouth Billy Bass), des poupées Cabbage Patch Kids, des peluches en pagaille, et même des denrées interdites comme du Spam. Mais avant que Keats n’ait le temps de s’en débarrasser, le colonel Bradbury (Giancarlo Esposito), membre de la Brigade de désactivation des robots, débarque en armes. Résultat : fuite en groupe, sous le feu des balles.
Robots gigognes et déluge à la sauce Marvel
La capture de mouvement est soignée, et le design des robots témoigne d’un véritable effort créatif. Chaque modèle possède une identité propre, loin des clones sans âme de l’IA générique. Mais les manières cartoonesques fatiguent rapidement, et la multiplication des personnages secondaires devient symptomatique d’un film miné par un excès d’ambition visuelle.
Les frères Russo multiplient les ajouts scénaristiques et les effets de style, non pas pour faire avancer l’histoire, mais pour offrir des images frappantes. Exemple : le robot surdimensionné Herman, véritable matriochka mécanique, transporte un vieux Volkswagen Combi sur son épaule en traversant le désert du Monument Valley. Pourquoi ? Parce que ça claque à l’écran. Mais ça n’a aucun sens.
La surpopulation narrative atteint son comble avec l’arrivée du Dr. Amherst (Ke Huy Quan), chirurgien hospitalier qui a menti à Michelle sur le sort de Chris. On découvre aussi une colonie robotique secrète dans le désert, censée restaurer la dignité et les droits des machines. Parmi les résidents : le rustique Mr. Peanut (Woody Harrelson), le fanfaron lanceur de balles Popfly (Brian Cox) et la factrice hyperactive Penny Pal (Jenny Slate).
Sans surprise, toutes les pistes mènent à Skate, le grand méchant persuadé d’agir pour le bien commun, peu importe les dégâts collatéraux. Et bien sûr, il a droit lui aussi à son enfance traumatisante – parce qu’aujourd’hui, tout antagoniste digne de ce nom a son kit de souffrances personnelles. Quand le groupe bigarré de fugitifs et rebelles arrive au QG de Skate, on sait déjà à quoi s’attendre : un affrontement digne des Marvel, mais sans leur énergie ni leur maîtrise.
Sentiments forcés et morale préfabriquée
Le dernier acte tente désespérément de provoquer l’émotion, aidé par la musique de Alan Silvestri, aussi discrète qu’un bulldozer. Mais difficile de pleurer pour des personnages réduits à de simples silhouettes en carton. Les acteurs s’investissent, mais sont condamnés à jouer en pilote automatique dans un décor stérile, entre prises de vue réelles et animatronique sans âme. Même les excellents doubleurs comme Colman Domingo et Hank Azaria sont sous-exploités, perdus dans un flot d’apparitions éphémères.
Quant au message du film – un appel à se déconnecter de la technologie pour renouer avec l’humain –, il est tellement rabâché qu’il ne suscite plus que des soupirs. Et le fait que ce soit Netflix qui le martèle – la plateforme dont l’algorithme dicte chaque tendance – frise le grotesque. Ironique ? Le mot est faible.
-Herpai Gergely « BadSector »-
The Electric State
Direction - 2.8
Acteurs - 3.2
Histoire - 2.2
Visuels/Musique/Sons - 6.5
Ambiance - 1.2
3.2
MAUVAIS
Le dernier film de science-fiction de Netflix séduit par son esthétique, mais échoue à livrer une aventure digne de ce nom. Malgré les efforts du casting, le vide émotionnel engloutit tout. The Electric State n’est qu’une boîte à nostalgie clinquante, sans âme ni substance.