CRITIQUE DE SÉRIE – L’adaptation par Netflix du roman classique italien n’est pas seulement un régal sensoriel débordant de romantisme et de mets appétissants. C’est aussi une réflexion lucide et pénétrante sur la façon dont les élites s’adaptent aux bouleversements historiques.
Après avoir conquis les drames historiques britanniques, les Américains ont passé le relais aux Britanniques, qui s’attaquent désormais au patrimoine italien. En 2020, Shonda Rhimes a transformé l’Angleterre régence en un tourbillon de passion et de pop orchestrale avec le phénomène La Chronique des Bridgerton. En 2024, les scénaristes Benji Walters et Richard Warlow (The Serpent), accompagnés du réalisateur Tom Shankland (SAS Rogue Heroes), collaborent avec Netflix pour revisiter un chef-d’œuvre de la littérature italienne à leur manière.
Un regard britannique sur une fresque sicilienne
On comprend aisément leur attrait : Le Guépard – adaptation du célèbre roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, situé en Sicile dans les années 1860 – regorge de splendeur visuelle, de sensualité tragique, d’émotions tumultueuses et de mets qui font saliver. Mais cette série moite et voluptueuse va bien au-delà des apparences. Derrière les dentelles et les élans amoureux – avec en son cœur un triangle amoureux captivant – se cache une fresque sociale sur la décadence d’une aristocratie face à sa propre disparition.
Le guépard du titre est Don Fabrizio, prince de Salina, dont le surnom provient de l’animal figurant sur les armoiries familiales. Interprété avec retenue par Kim Rossi Stuart (le casting est entièrement italien, la série est en version originale sous-titrée), le prince est contraint de s’adapter à contre-cœur lorsque les chemises rouges de Garibaldi prennent le contrôle de la Sicile, renversant la monarchie bourbonienne (sans rapport avec les biscuits) dans leur lutte pour l’unification de l’Italie. Fabrizio est naturellement hostile à la révolution : il redoute pour sa famille, sa fortune et son influence. Tancrède, son neveu adoré, ne partage pas son aveuglement. Il rejoint les révolutionnaires, non seulement par goût du risque, mais parce qu’il comprend que le monde change. « Si nous voulons que tout reste comme avant, il faut que tout change », dit-il à son oncle déconcerté.
La chute des puissants
Le Guépard est une méditation sur la fin d’un monde. Fabrizio réalise que son pouvoir décline, tout comme le mode de vie qu’il incarne. La noblesse n’est pas anéantie, mais elle doit désormais pactiser avec la nouvelle élite militaire et la bourgeoisie montante. Jadis incarnation du privilège masculin et aristocratique, Fabrizio ne voit aucun mal à emmener son prêtre lors d’une visite à sa maîtresse (il justifie son infidélité par le fait qu’il n’a jamais vu le nombril de sa pieuse épouse). Mais le voilà obligé de flatter un colonel parvenu pour obtenir un droit d’accès à sa propre propriété. Le déclin des puissants est un thème littéraire éternel, et Le Guépard en tire un fascinant mélange de mélancolie et de cruauté douce.
C’est également sur cette propriété de campagne que se joue une autre intrigue : celle du cœur. Tancrède semble courtiser sa cousine Concetta, fille fidèle et amoureuse de Fabrizio. Mais une nouvelle venue menace cet équilibre : Angelica (interprétée par Deva Cassel, fille de Monica Bellucci et Vincent Cassel), fille éblouissante et ambitieuse du maire récemment enrichi, qui semble née pour séduire Tancrède.
Visconti revisité
Avant d’être une série Netflix de six épisodes, Le Guépard fut une fresque cinématographique de près de trois heures, sortie en 1963 avec Burt Lancaster dans le rôle principal, adaptée du roman publié à titre posthume en 1958. Sur le papier, les deux versions présentent de nombreux points communs : dialogues, scènes et structure narrative. Le prince de Rossi Stuart est plus distant, moins brutal, parfois plus drôle et étrange que celui de Lancaster. Saul Nanni, dans le rôle de Tancrède, rivalise même avec le charisme d’Alain Delon. L’un des atouts majeurs de la série ? Son authenticité linguistique : les acteurs sont tous italiens. Dans le film original, Lancaster jouait en anglais, Delon en français – avant que tous deux ne soient doublés en italien, avec l’étrangeté que cela suppose.
Mais le film de Luchino Visconti possédait une étrangeté presque sacrée : une ambiance gothique, une ferveur religieuse fiévreuse et un climat de tension omniprésent. La composition des corps à l’image, que ce soit sur les champs de bataille urbains de Palerme ou dans le bal mythique de 45 minutes, relevait du sublime. À côté, la nouvelle série paraît plus sage. Elle est belle, certes, mais moins habitée, plus décorative qu’artistique.
Une histoire éternelle, un public renouvelé
Ce que cette version moderne réussit, en revanche, c’est à rendre le récit plus fluide et plus accessible. Jamais simpliste, elle propose un regard intelligent et lisible sur une époque de transition. Les grandes questions restent entières : jusqu’où aller pour préserver la tradition ? À quel moment l’adaptation devient-elle une reddition ? Le Guépard séduit par sa beauté, mais il s’impose surtout par son intelligence politique et sa pertinence historique.
-Gergely Herpai „BadSector”-
Le Guépard
Direction - 7.8
Acteurs - 7.2
Histoire - 7.2
Visuels/Musique/Sons - 8.6
Ambiance - 7.4
7.6
BON
Le Guépard séduit par son esthétisme raffiné et sa relecture sensible d’un monde en disparition. Kim Rossi Stuart incarne avec gravité un aristocrate face au vide, tandis que la distribution italienne insuffle une authenticité nouvelle. C’est une série qui interroge l’histoire avec élégance – et qui mérite d’être vue autant pour sa profondeur que pour sa beauté.